Chroquettes de Menu

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Jean-Christophe Menu a longtemps mis son activité d’auteur au repos, accaparé qu’il fut par la prise en charge individuelle des destinées éditoriales de L’Association, entre 2005 et 2011, avant sa démission fracassante d’un poste laissé vacant par les cofondateurs de la structure, resurgis au gré d’une grève du personnel motivée par des menaces de licenciements. Les autres associés se sont fait l’écho de cette période trouble en adoptant la posture d’une glasnost détestable intitulée Quoi !, tenant davantage du témoignage à charge que de l’hommage aux bons services de l’intéressé, quand eux s’étaient consacrés à leur œuvre, publiée majoritairement chez d’autres éditeurs.

Ces Chroquettes (ou chroniquettes), qui compilent des bandes parues pour la plupart dans le mensuel Fluide glacial au cours des ces deux dernières années, sentent le bon pâté du traiteur heureux d’ouvrir à nouveau la boutique. La couverture ne ment pas et résume parfaitement le contenu du livre : du rock’n’roll gravé sur vinyle, du noir et blanc, du contemporain un peu daté, et bien entendu de la bande dessinée ! À la manière d’une lettre d’intention, le premier épisode annonce le registre qui sera déployé tout au long des séquences, puisqu’il y est question de beaux fanzines, et qu’on en parle dans le cadre d’une délibération de jury (au sein duquel je reconnais un excellent confrère) pour l’attribution du fauve du festival d’Angoulême ; entrée en matière éminemment symbolique, si l’on en juge par la notion de l’art selon Menu, davantage enclin à célébrer un projet primitif ou artisanal, dépouillé de snobisme bourgeois ou d’artifice technique, réalisé avec ses mains et ses petits moyens – que le fanzine incarne à la perfection -, qu’à se gargariser des émanations de la culture de masse.

C’est donc avec une conviction contagieuse et une belle maîtrise de la digression que Menu entraîne le lecteur dans le sillage de ses découvertes et de son engouement pour des artistes tout aussi convaincus que lui de la nécessité de s’astreindre à travailler leur média (au moins pour leur propre satisfaction) sans concéder une page, une note ou un trait au goût d’un jour envisagé par des dénominateurs communs. L’homme à la marinière a l’esprit d’escalier, une idée en appelle toujours une autre, un groupe de musique, un auteur de bédé le ramènent dans le passé, au travers des petits événements qui l’ont lancé à la rencontre de ces gens et qui peu à peu ont forgé son goût. Chroquettes aurait pu aussi bien s’intituler Impressions tant Menu s’implique intimement dans les hommages qu’il rend à tour de bras et à mesure qu’il y pense. Il est question de Gotlib, Baladi, Tillieux, Sonic Youth, Alice Cooper ou les Ramones, mais c’est bien par le prisme des moments virtuellement partagés, ainsi que par le truchement d’une narration en apparence bancale mais en réalité formidablement bien rythmée, que le lien qu’il établit avec l’extérieur fonctionne, dans l’effervescence du maelström de références convoquées.

Mais le plus amusant, c’est bien l’énergie que l’auteur emploie à éloigner le profane. On se surprend à imaginer que la profusion évoquée plus haut, messages d’amour à vocation encyclopédique, ajoutée à l’impression de désordre graphique et de fouillis arbitraire (alors que tout est bien à sa place si on regarde d’un œil attentif), participe de la volonté délibérée d’éloigner, grâce à l’immédiateté de son langage, celui qui fera la grimace en feuilletant le livre avant de se diriger vers le rayon des avions bien dessinés.

Il faut plonger dans ce tourbillon d’inspirations alternatives, faire confiance au flot continu des images, se laisser séduire par la douce humanité qui émerge des engagements les plus radicaux, et admettre que les œuvres qui nous sont les plus précieuses sont sans doute celles qu’on a appréhendées avec le plus d’ingénuité, sans en attendre rien.

 

L’Été Diabolik de Clérisse et Smolderen

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Après le très convaincant Souvenirs de l’empire de l’atome, qui explorait les années cinquante sous les angles du design et de la science-fiction, Clérisse et Smolderen proposent avec L’Été Diabolik une nouvelle confrontation avec des mythologies du siècle passé et campent une histoire à la narration un peu plus linéaire que leur œuvre précédente. La majeure partie de l’action du livre qui nous intéresse ici se déroule sur la côte basque durant l’été 1967 et masque derrière une sagesse de façade  bien des mystères et des malentendus.

D’emblée, le lecteur est témoin d’un dispositif de récit dans le récit, première strate d’un processus étagé de mise en abyme, élaboré dans le but d’ajouter du trouble à une intrigue qui fonctionne selon une ramification de secrets et de nœuds : le livre débute sur la page titre d’un roman autobiographique du même nom, signé Antoine Lafarge, personnage principal de la bande dessinée, et publié aux éditions Clairville. L’auteur égrène minutieusement au fil des pages les événements qui se sont succédé durant quelques jours de l’été de l’amour et de ses quinze ans et qui, enchaînés les uns aux autres, ont conduit au chamboulement le plus important que sa vie connaîtra jamais, d’un match de tennis endiablé jusqu’à des disparitions en série, et tout autant de questions demeurées lettre morte. Un miroir à facettes est installé, qui apporte des reflets différents selon la position qu’on occupe et poussent le lecteur à chercher les indices qui peuvent relier les fils ; le rôle d’Antoine n’est pas le plus enviable.

L’Été Diabolik est un exercice très référencé. Les hommages fourmillent et agissent à la fois comme fixateur du sujet et révélateur de l’époque (ou des époques) évoquée(s). En premier lieu, portée comme un étendard, la filiation avec l’histoire de la bande dessinée est énoncée, typographiée sur la couverture avec la police de caractères qui identifie les aventures du masque épouvantable qui nous fixe. Un personnage énigmatique, patrimoine du fumetti italien, dont les récits traduits en français étaient disponibles à l’époque en petits formats dans les kiosques et sur lequel les auteurs appuient, dans l’ombre d’Antoine, leur intrigue, poussant la mystification (et le plaisir personnel de rôder autour des souvenirs) à un niveau supplémentaire de digression dans l’entrelacs d’histoires qui relèvent du réel comme de la fantasmagorie. La part de rêve est omniprésente, qu’elle soit inhérente au récit (la découverte de la sexualité, des psychotropes, le jeu des identités, la question du père en tant que modèle bienveillant ou guide absolu) ou insufflée par l’imagerie convoquée (les couleurs et les courbes de Hockney, le cinéma de Hitchcock, les polychromes de Warhol, les nuits de Degouve de Nuncques, les maisons de Wright, les robes d’Yves Saint Laurent – voir ci-dessous). Les auteurs ont établi un champ d’action riche et rigoureux, sur fond de guerre froide et de flower power, qu’ils nourrissent d’expérience personnelle et d’influences sans pour autant perdre le fil conducteur d’un récit dont ils finissent, au gré d’un saut dans le temps, par reconstituer la pelote. Références assimilées, ils réussissent le tour de force de parler un langage moderne de bande dessinée, d’innover dans une forme de déférence qui, même lorsqu’elle se limite au clin d’œil, vient souligner les évocations. Leur modèle tient autant de l’histoire des arts (et de leur art), des jeux politiques, de l’empreinte des époques que de la manière avec laquelle ils en jouent.

L’élégance de l’image (peut-on encore parler de dessin pour un rendu sans contours réalisé sur palette ?), d’une sensualité rare en bande dessinée, résulte d’un travail gigantesque de documentation et de mise en forme qui aboutit à une perfection des compositions, comme si presque chaque case parvenait à synthétiser des vertus narratives et illustratives. Il faut aussi insister sur l’extrême précision de l’écriture, qui ne déborde jamais sur les images ni ne vient rompre l’équilibre des pages, et dont la limpidité n’exclut ni le lyrisme ni l’humour (« Ce duel n’était pas de ce monde. Sa géométrie mortelle relevait d’un autre logique dictée par les règles d’un rituel barbare qui n’existe que dans certains illustrés »). La combinaison entre l’univers de Thierry Smolderen et le style d’Alexandre Clérisse témoigne de l’existence des convergences artistiques et des possibilités infinies qu’elles peuvent susciter. Gageons que ce n’est qu’un début !

 

 

Garrowby Hill D.Hockney (1998)

 

Soupçons – A.Hitchcock (1941)

 

John Lennon – A.Warhol (1985-1986)

 

La Maison aveugle – W.Degouve de Nuncques (1892)

 

La Maison de la cascade – F.L.Wright (1935)

 

La robe Mondrian d’Yves Saint-Laurent (1965)


Le site de L’Été Diabolik :
http://wwww.etediabolik.wordpress.com/

 

Le Piano oriental de Zeina Abirached

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Non, Le Piano oriental n’est pas le dernier livre de Marjane Satrapi. Cette confusion si souvent entendue par le libraire dans l’exercice du conseil à la clientèle est révélatrice de la traduction en bande dessinée d’un genre de représentation graphique qui doit à la fois à l’héritage persan et à une tradition occidentale de l’art séquentiel habillé de noir et de blanc – puisque popularisé dans la presse quotidienne – dont la Franco-Iranienne Satrapi et la FrancoLibanaise Abirached sont les héritières, et qui se traduit par l’accumulation de plans figés et sans perspective, mettant en scène des personnages dans une attitude théâtrale, et l’usage d’à-plats noirs saisissants qu’un David B. a su remettre au goût du jour.

Ne le nions pas, il y a une réelle passerelle entre le travail des deux femmes, tourné vers l’autobiographie et racontant l’exil d’un pays en proie aux affrontements armés, l’Iran de la révolution islamique de 1979, et le Liban de 2006, confronté une nouvelle fois à un conflit avec Israël. Mais c’est dans l’approche de la mise en page que Zeina Abirached se démarque de son aînée. Le Piano oriental joue aussi bien avec la description particulière qu’avec la vision d’ensemble. Chaque page ou double page propose un champ graphique cohérent, souvent thématique, répondant à une souci de lecture globale et symbolique du sujet développé : un cadre construit de chaussures qui grincent pour illustrer le port d’une paire neuve et la joie qui l’accompagne ; un schéma d’enlacement de rues confronté à des portées musicales pour exprimer le cheminement mental de la recherche mélodique ; des lettres des alphabets arabe et latin qui se mêlent aux mailles d’un tricot au rythme des cliquetis d’aiguilles qui le fabriquent afin de mettre en image les connexions inextricables que les langues arabe et française produisent dans le cerveau de Zeina ; enfin, la quadruple page braquée sur le piano éponyme dont le clavier ondule sous l’effet des modulations auxquelles il est soumis. Voici un livre anti-tablette, anti-liseuse, sur les pages duquel on ne zoome pas grâce à une action combinée du pouce et de l’index ! C’est l’œil qui va en premier lieu appréhender le tableau que figure l’« entité planche » avant de s’intéresser aux détails contenus dans les cases ou les séquences, un peu comme en visite au musée, le regard qui balaie l’ensemble de l’exposition et l’appréhende se focalise ensuite ensuite sur chacune des pièces et enfin sur les différents éléments dont elles sont constituées.

Le Piano oriental raconte deux histoires qui s’imbriquent intimement et naturellement, deux destins d’une même famille liés par le voyage, le langage, et l’art. Zeina s’amuse à comparer son itinéraire à celui de son grand-père, mélomane et inventeur, qui mit au point dans les années cinquante à Beyrouth un piano capable de jouer les quarts de ton (intervalles spécifiques de la musique arabe), trait d’union entre les mondes oriental et occidental et symbole du tiraillement que vit Zeina. L’éventuelle commercialisation de l’instrument impliqua un voyage en Autriche avec son ami de toujours, voyage que l’auteur ne manque pas de comparer à celui de son exil personnel à destination de la France, pays où désormais elle séjourne.

Le destin que connaîtra le piano n’est pas très important comparé à l’aspect humain du livre. Zeina aime à l’évidence ses personnages et se révèle à travers eux, leurs questions, leurs joies et leurs souffrances. Derrière la grande sensibilité des portraits qu’elle fait de tous ces gens d’une grande richesse (et pour certains sagesse), on trouve un positivisme que rien n’ébranle, une foi peu commune en son prochain et un humour délicat. Serait-ce l’apanage de ceux qui ont connu des atrocités ? Je ne sais pas, en tout cas voilà un bien beau livre.

 

Au-delà des mers d’Alain Kokor

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Alain Kokor possède cette qualité de savoir inventer un univers qui répond à des règles à la fois précises et bancales. S’il fallait rapprocher ses créations de celles d’un autre artiste, je serais tenté de citer Fellini, celui de Huit et demi ; comme lui, Kokor parvient dans ses livres à structurer un récit d’apparence instable, onirique ou fantastique, et à établir une cohérence à partir de ce qui peut ressembler à un château de cartes. Ce n’est pas toujours réussi (cf. Supplément d’âme), mais accordons-lui le mérite de l’opiniâtreté, de la persévérance.

Au-delà des mers se présente avant tout comme un hommage de l’auteur à sa ville du Havre (Fellini l’avait réalisé pour Rome) qui n’est autre que le personnage central du livre. Dans ce décor aux multiples facettes et à la grisaille sépia qui rappelle les plans évanescents de Quai des brumes (Kokor n’oubliera pas d’opposer ce choix à celui des impressionnistes qui, en leur temps, avaient fait du port un havre à la « lumière parfaite »), une chorégraphie urbaine est mise en scène et, comme dans les films de Jacques Demy, c’est toute une ville qui danse et se meut dans un même élan, celui de la célébration en guise de communion. Kokor est un humaniste. La tendresse qu’il éprouve pour ses personnages, qu’ils soient veules ou magnanimes, s’exprime à travers la gouaille, la verve verte, la commedia dell’arte qui, dans son expression, le rapproche du réalisme de Rabaté.

Outre la ville, le thème central d’Au-delà des mers s’articule autour d’une rêverie qui concerne les origines et qu’incarne une forme de chaînon intermédiaire, un personnage millénaire rescapé de l’évolution. Un dieu allégorique. Un révélateur. La vision d’une adolescente. Le livre semble être un prétexte pour introduire la scène centrale où Sonia (l’ado) et Matelot (le poisson à peine sorti de l’eau) font connaissance depuis l’étage de l’immeuble en forme de tour de contrôle. On pense bien sûr au film de Scola Une journée particulière et à la rencontre entre Loren et Mastroianni. Si la dimension politique échappe complètement à l’instant, la sensibilité, la retenue, la poésie accompagnent cette séquence qui restera sans doute pour moi un grand moment de bravoure.

Qu’est-ce que la poésie ? Un langage ou un aboutissement ? Difficile de s’entendre à ce sujet, et la poésie des uns reste la vulgarité des autres. Pourtant, chez Kokor, tout semble tendre vers l’expression poétique : l’élégance du trait, la légèreté des déplacements (pages 89, 107), une mise en page qui joue avec l’énonciation et les symboles (pages 29, 38), la parodie de l’outrance médiatique qui transforme une banalité en événement sans précédent, et, plus que toute autre chose, un regard attentif porté sur les détails qui font de l’homme un être social, en apparence évolué.

De livre en livre, Alain Kokor construit une œuvre de bande dessinée saisissante, qui se joue de la logique comme de l’absurde. Cette particularité à nulle autre pareille lui vaut une place à part qui, je l’espère, obtiendra une reconnaissance un jour ou l’autre. Au-delà des mers est un livre difficile à appréhender, difficile à conseiller. Il faut lâcher le frein et se plonger sans arrière-pensée au-delà du réel, avoir confiance en l’artiste et se laisser guider, depuis la banquette arrière.

 

 

 

 

Un certain Cervantès de Lax

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Christian Lax n’est pas auteur à se reposer sur des acquis dont d’aucuns s’enorgueilliraient. Une longue expérience de professorat à l’école ÉmileCohl de Lyon et surtout une carrière de plus de trente ans dans la bande dessinée inciteraient le plus humble à se sentir baron. Lax, lui, ne reste jamais en place. Il cherche toujours de nouveaux champs à explorer, à défricher, et à tenter de s’approprier.

Ayant fait ses classes chez Glénat dans des registres différents comme le polar, l’humour, la BD historique, il a toujours surpris en remettant régulièrement en question son savoir-faire et en évoluant au gré de projets élaborés seul ou avec la complicité d’un scénariste. Le changement le plus significatif s’est opéré en fin de siècle, lorsqu’à l’occasion du diptyque Azrayen il a refondu son style graphique, abandonnant l’académisme et la rondeur de son dessin pour épouser un trait incisif, anguleux, d’un dynamisme sauvage, devenu depuis une signature. Quelques années après, pour L’Aigle sans orteils, il a repensé l’approche de la couleur en mettant au point un système original d’utilisation des fonds de papiers colorés destinés à la photocopie. Avec Le Choucas, c’est la façon d’entrevoir scénario et dialogues qui a fait les frais du chantier : le ton qui découle de cette réflexion colle au mieux à l’idée d’une série policière imaginée pour rendre hommage aux romans de la Série noire. Derrière le personnage du Choucas se cache un détective atypique, confronté à des enquêtes qui ne sont que prétextes à une déambulation drolatique, et une liberté de langage qui doit au sens de la formule de l’auteur.

Un certain Cervantès rappelle cette verve magnifique du Choucas. Lax campe de nouveau un personnage hors du commun vivant à contre-courant de la marche du temps, dans un registre à la fois dénonciateur et décalé. L’histoire de Mike Cervantès, citoyen états-unien, le verra tour à tour cow-boy pour touristes, militaire, otage des talibans en Afghanistan, repris de justice, avant qu’il prenne goût à la littérature et se sente des affinités avec son presque homonyme écrivain espagnol, lui aussi vétéran des croisades, et surtout avec son personnage fameux de Don Quichotte de la Manche. Pourfendeur des meuniers de moulins à vent modernes tels que ceux qui appliquent à la lettre la censure dans les bibliothèques, la société autofliquée des réseaux sociaux, ou bien les profiteurs de la crise des subprimes, le Cervantès américain voit souvent rouge et traîne derrière lui des boulets que le FBI aimerait bien lui attacher aux chevilles.

Cette fois, le renouvellement artistique s’est traduit par un format devenu classique chez son éditeur, mais inédit pour Lax, et par un traitement des contrastes élaboré en niveaux de gris, incluant des touches bleutées et dorées dans les plans des grands espaces. Pour le second point, il va sans dire que tout est fait à la main, si l’on considère les envolées lyriques du héros contre tout ce qui touche de près ou de loin à un ordinateur comme étant soufflées par le maître lui-même. Et « roman graphique », donc, si tant est que la dénomination ait encore une signification ; un marathon de deux cents pages qui constitue une première pour un Lax qui s’empare de la distance avec autorité et une parfaite maîtrise des ellipses, faisant alterner la fureur et les scènes de contemplation mélancolique avec un sens aigu du rythme et des enjeux narratifs propres à une tragicomédie d’incarnation fortuite devenue habitée au cours d’un procédé habile de mise en abyme.

L’habillage lorgne évidemment les westerns de l’âge d’or hollywoodien, celui des grands espaces filmés par Ford ou Hathaway, et, connaissant un peu Christian, je suis certain qu’il a pris grand plaisir à effectuer de vrais repérages – vous aviez compris que Google n’était pas son ami – du côté du Grand Canyon ou de Monument Valley.

Sous le couvert de l’excentricité d’un personnage qui occupe tout le champ et retranché derrière la virtuosité des dialogues et de la mise en scène, Lax met l’air de rien le doigt sur les dérives d’une société occidentale recroquevillée sur des certitudes minuscules qu’elle tente d’imposer au monde et, grâce à son personnage déglingué (ou ressuscité), il se moque avec délectation des gardiens blafards de la suffisance.

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