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Le type qui s’agace sur ma gauche parce que sa blanquette est en retard, c’est Thierry Groensteen. On a choisi tous les deux la banquette, dos au miroir, et on regarde les danseurs. Ou plutôt le ballet des loufiats, parce que c’est le coup de feu de midi, et c’est plat du jour. Groensteen décide d’oublier son impatience en engageant la conversation avec moi. De fil en aiguille, on se situe, et c’est drôle parce que justement, il doit venir à Clermont dans les jours qui suivent à l’occasion d’un colloque sur l’autobiographie dans la bande dessinée. C’est d’autant plus drôle que c’est moi qui fournis le stock de livres de sa maison d’édition (L’an 2) pour les besoins de la rencontre.

Une fois les bonnes blagues terminées, on en vient à la question récurrente dans ce genre de confrontation d’opinions inopinée entre professionnels, celle de la surproduction dans le domaine de la bande dessinée. Car c’est le nom qu’on a donné à la hausse de mille pour cent du nombre de nouveautés qu’a connu l’édition en quinze ans. On aurait pu dire, je ne sais pas, « boom de la production » par exemple, ou « nouveaux champs d’expression ». Non, on a dit « surproduction », comme s’il fallait y voir quelque genre de méfait, comme si Monsieur Plus était encore passé par là pour vous en fourrer plein les naseaux.

J’ai débuté dans le métier il y a seize ans, à l’époque où on attendait la nouveauté sur le pas de la porte, l’œil vissé au bout de la rue et à l’esprit l’éventualité d’y voir déboucher un camion Calberson. On courait même pour aider le livreur. C’était presque Noël… En ce temps, il n’y avait que quatre éditeurs de manga, dont un ultra-indépendant avec qui il fallait montrer patte blanche. Le nombre d’éditeurs de bédé n’était pas bien pléthorique non plus. La grosse cavalerie classique, héritière de toute une manière de vivre, les petits nouveaux dévoyés à la SF et l’heroic fantasy ; quelques balbutiements dans l’édition indépendante (même si des auteurs à « fort potentiel » émergeaient), mais là encore des conditions commerciales qui refroidissaient plus d’un confrère.

En gros, on recevait cinquante nouveautés par mois.

Aujourd’hui, c’est différent, forcément. L’organisation des flux en librairie est devenue la pièce essentielle de l’aval du système. Le libraire qui ne la maîtrise pas est un libraire qui se laissera dépasser et perdra le moral avant de perdre complètement pied. Je me souviens d’un échange d’articles que j’avais eu dans Bo-Doi avec un confrère parisien qui depuis a fermé boutique. Le gars affirmait ne même plus ouvrir les colis à certaines périodes de l’année et les mettre direct en retour (il racontait par ailleurs pas mal de conneries mais ce n’est pas le sujet du jour). C’était il y a peut-être huit ans ou plus, j’étais déjà monté au créneau à l’époque pour tenir à peu près le même discours que celui que je tiens aujourd’hui. Il faut savoir s’adapter, intellectuellement et au sens pratique. Je sais qu’entre septembre et décembre, j’ai vécu et je vivrai encore quelques mardis et mercredis et jeudis pendant lesquels il faudra rester très calme et mettre en place progressivement et de façon organisée la centaine de nouveautés du jour. Je sais la dizaine d’heures hebdomadaire que je devrai consacrer uniquement à cette tâche, au détriment de la disponibilité. Mais la disponibilité pour parler de quels livres ? Il faut bien qu’il en paraisse pour en espérer des bons ! C’est pourquoi j’accepte cette situation avec une grande humilité, j’irai même jusqu’à dire que je lui trouve beaucoup d’avantages.

Or donc, mille pour cent, avons-nous dit. Bien entendu, le nombre d’acheteurs n’a pas suivi une courbe identique si bien que le tirage moyen est tombé à un tiers de ce qu’il était lors du dernier âge d’or, celui de la fin de siècle, quand le box office de Livres-Hebdo était trusté par des bédés et que j’ouvrais la peur au ventre ma petite boutique. C’est la merde pour les auteurs : les prix à la planche ont dégringolé, leur statut est vacillant, la volonté syndicale de certains fédère peu. Et ce n’est pas le plus grand nombre des publiés qui vit de ses publications, loin s’en faut. À écouter certains, il faudrait revenir au modèle économique d’avant, et hop! ça repart. D’autres parlent de la crise. Beaucoup sont mécontents et évoquent la surproduction, comme Thierry Groensteen, sur ma gauche, à qui on a enfin apporté son veau. Bon, je veux bien, mais il fait quand même partie de ces jeunes éditeurs qui sont venu étoffer le vivier de la bande dessinée en même temps que beaucoup d’autres. Et si de nouvelles maisons ont ouvert leurs portes, c’est bien qu’il y avait derrière elles des artistes, ou en tout cas supposés tels, pour qu’on achète du papier et de l’encre et des emplois pour leur éditer des livres et espérer faire un peu mieux que caresser l’ego de tous les participants. Alors pourquoi s’étonne-t-on qu’enfin la bande dessinée soit reconnue comme un moyen idéal d’expression aux yeux d’artistes potentiels ? Pourquoi aurait-on peur maintenant des nouveaux projets ? Pour faire baisser la production ? Je ne me souviens pas avoir lu autant de bonnes choses il y a quinze ans qu’aujourd’hui. Je ne me rappelle pas autant de diversité, d’ouverture, de tentatives. Il y a bien sûr un phénomène de proportion, mais qui n’explique pas à lui seul la grande qualité d’ensemble de la production de bande dessinée.

On reproche aux gros de saturer le marché. « Ce qui serait bien, ce serait que les gros mettent moins de nouveautés, comme ça, on verrait mieux les nôtres ». Ben non, les gros, ils sont pas gentils, ils veulent manger tout le gâteau, et plein de gens qui n’ont jamais lu de bédé réclament plein de morceaux, c’est la vie moderne. Comment s’étonner aujourd’hui qu’une importante maison d’édition souhaite, pour toutes les raisons du monde, rayonner dans la totalité des segments éditoriaux ? C’est comme si je reprochais aux grandes surfaces de vendre plein ballon le tome 4 d’une série que j’ai porté à bout de bras dès parution du premier volet.

Car au bout de la chaîne, il y a nous. Enfin, il y a moi car je raisonne surtout à l’aune de ma propre expérience et des enseignements que j’ai pu en tirer. Et je suis pleinement conscient qu’en l’état actuel de l’édition, j’ai un rôle précieux à tenir, un rôle essentiel. Alors bien sûr, il y a cette polémique autour des mots malheureux de la ministre qui déclarait en substance que l’éditeur est le maillon fort du métier. C’est du grand n’importe quoi et je ne voudrais pas laisser croire que je pense la même chose du travail des libraires. Je n’ai du reste pas forcément une fameuse opinion des libraires… Mais il faut bien les montrer, ces bijoux que concoctent nos orfèvres. C’est donc là que j’interviens.

J’ai des recettes, mais ça ne suffit pas toujours. Comme je disais, il faut savoir se réinventer en permanence. Les lecteurs ont besoin d’être aiguillés, noyés qu’ils sont dans la masse de couvertures inconnues qui s’étalent sous leurs yeux, effrayés qu’ils sont par ces mètres cube de cartons posés en plein milieu. La gageure est de mettre en valeur à la fois la nouveauté, le fonds, et respecter la pluralité de la bande dessinée. Orienter la curiosité, mais sans discrimination. Ça passe par l’oral, comme il se doit, mais aussi par des structures de mise en place qui réunissent à la fois les curieux et les habitués. J’ai même fini par succomber à la mode de l’étiquette-slogan-pitch-rigolo apposée sur les couvertures des livres ayant l’insigne honneur de figurer sur les rangées de la sélection de nouveautés. Des recettes, il y en a, il y en aura d’autres ; il ne faut pas perdre de vue l’essentiel : les livres. La star, c’est eux, et on ne peut pas la montrer au public assise sur les chiottes. Thierry Groensteen ne peut être que d’accord avec ça. Quand, une autre fois dans un autre restaurant, il a entendu à une table voisine de la sienne (c’est une bonne habitude chez lui que de s’intéresser à ses voisins) quelqu’un raconter le scénario d’un projet de bande dessinée à quelqu’un d’autre, il s’est empressé de l’éditer. Il avait envie de lui donner ses plus beaux apparats, c’est tout. Comme moi quand je mets en place ma nouveauté qui sent bon ou que je recommande pour la trentième fois de l’année un livre d’il y a sept ou vingt ans, et que j’aime tant.

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