Duhamel

Lorsque récemment je suis tombé sur ce dessin de Bruno Duhamel, je me suis dis que, ouf, je n’étais pas seul à penser que le lettrage faisait partie intégrante du langage graphique d’une planche de bande dessinée. Parce qu’à force d’en parler de manière un peu obsessionnelle, de déplorer à tue-tête et à l’envi l’usage de typos plus moches et convenues les unes que les autres, et devant le peu d’écho que recueillaient mes soupirs consternés, j’en étais arrivé à la conclusion que le problème devait venir de moi, un peu comme quand devant un film diffusé sur un écran de télé HD, je suis le seul à trouver que la pureté de l’image gomme l’émotion et que tous les mouvements paraissent exagérés, comme dans une vidéo amateur.

Bon sang ! Imaginons deux secondes, je ne sais pas, Astérix par exemple, les blagues engoncées dans un tissu policé totalement hermétique à l’explosion verbale, à la colère, l’indignation, l’émotion. Serait-ce toujours la même bande dessinée ? Et Gaston ? Vous allez me dire oui mais Hergé, c’est du lettrage manuel mais millimétré ; rien ne dépasse ; aujourd’hui, il utiliserait certainement une typo informatique. Vous aurez raison : Tintin fonctionne très bien avec ses phylactères bien carrés bien calibrés. Par contre, rien ne prouve qu’un lettrage plus «libre» aurait nui à son efficacité. Il y a beaucoup de dessinateurs qui font l’effort d’un lettrage manuel appliqué, très lisible, souvent en majuscules, discret, mais qui perdrait sa personnalité si une police informatique s’y substituait. C’est une écriture, rien d’autre. Elle peut être réservée et outrancière, elle est reconnaissable entre mille et fait partie du style d’un auteur. Je ne vais pas citer tout le monde, chacun pourra faire son enquête, mais, dans le registre classique, je pense pêle-mêle aux très beaux lettrages de Lepage, Cosey, Tardi, Duchazeau, Schuiten, on va s’arrêter là, il y en a tellement d’autres qu’on peut identifier d’un coup d’œil et qui figurent en soi une signature.

Le registre «jeté» permet par ailleurs de coller à l’urgence de certains types de dessins. Je pense à l’écriture élégante de James ou d’Aude Picault (qui se ressemblent étrangement), le style plus rond de Blutch ou Larcenet, fait de mélanges entre majuscules et script, comme Peeters ou Dupuy-Berberian. Le lettrage débridé d’Oubrerie colle également très bien à ses compositions empruntes de liberté.

Certains autres sont malins et ont résolu l’équation entre la commodité de l’outil informatique et la personnalisation. Un logiciel choisit de manière aléatoire une lettre préalablement dessinée et stockée dans une banque de données. Même s’il est impossible de reproduire la fragilité du trait instantané, une certaine chaleur arrive à émaner des bulles. Parmi ces auteurs Fior, Bajram, Marie Aumont (responsable de la charte graphique Jacobs, excellente interview). C’est la politique du moindre mal et il faut lui reconnaître une certaine tenue.

Ce que je ne comprends pas et que je n’arriverai jamais à comprendre, c’est ce qui pousse un dessinateur qui a passé plusieurs mois sur ses planches à saborder le boulot en choisissant en cinq minutes la première police un peu comics de son pack-office. Bien entendu, c’est souvent le cas des bandes dessinées au dessin amateur pas encore bien maîtrisé. Mais, quand bien même, pourquoi ? Est-ce parce que la personne n’a vraiment aucun goût ou encore une fois, c’est moi qui bloque sur des détails que je suis seul à déplorer ?

Et puisque je parle de goût, en voilà un qui n’en manque pas, c’est Bézian. Mon Dieu, un des beaux lettrages de la bande dessinée. Outre le reste.

bézian2

La typo, c’est du dessin.

Et ma typo « fred », elle est pas dégueu, non ?

 

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