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La réglementation n’est pas justice. Et la justice n’est pas de ce monde.

Longtemps, les organismes de lecture publique, bibliothèques plus ou moins grandes et riches, ont été maîtres de leurs acquisitions. En terme de choix du fournisseur, bien sûr, le budget demeurant l’apanage des pouvoirs politiques. Les bibliothécaires choisissaient alors leur librairie, au coup par coup ou dans une optique plus raisonnable de travail au long cours. En concertation avec leurs responsables et pour des raisons de proximité, leurs déplacements en librairies indépendantes de quartier étaient fréquents et des commandes suivaient les visites. Le critère économique pouvait prévaloir pour les commandes importantes et il n’était pas rare que des librairies soient mises en concurrence au cours de négociations orales. Dès lors, la surenchère était de mise et certaines grosses structures pouvait consentir jusqu’à vingt pour cent et plus de remise sur facture, un taux auquel un petit libraire qui touche la majorité des livres qu’il achète à trente-cinq pour cent ne peut consentir – nous évoquerons un jour le système des conditions commerciales liant dans l’inégalité la plus flagrante éditeurs et libraires. Travailler dans ces conditions revient à ne gagner que dix pour cent de la valeur d’une facture (les cinq pour cent restants étant réservés au transport) pour le libraire, et comme il n’est pas un idiot – euh, à voir, mais en tout cas il sait compter – il préfère consacrer son énergie à des champs de développement plus rentables.

Après, il y a 2003 et l’aménagement de la loi sur le prix unique du livre. Je dis toujours la loi sur le prix unique du livre et pas Loi Lang par respect pour Jérôme Lindon, directeur emblématique des Éditions de minuit, et grand initiateur de ce projet magnifique qui garantie l’existence des petites structures libraires ainsi que la richesse de la production éditoriale. En 2003, il a été décidé d’une part de plafonner les remises des collectivités de lecture publique à neuf pour cent, et d’autre part de créer un organisme de collecte, au titre de la rémunération des auteurs concernés par ce type d’achats, la Sofia, qui récupérera un montant de six pour cent de la valeur de chaque facture émise et déclarée. La guerre des prix n’aura plus lieu et les auteurs pourront manger une toute petite part du gâteau. Les libraires amputeront donc leur marge de quinze pour cent sur les commandes de bibliothèques et ça tombe bien, c’est le taux sur lequel ils voulaient bien s’aligner avant. C’est beau l’égalité financière !

Parallèlement, l’intercommunalité s’est développée au galop en ce début de XXI° Siècle. Des regroupements administratifs ont eu lieu partout en France, dans les zones urbaines et rurales. La gestion centralisée des finances a obligé peu à peu les acheteurs publics a recourir aux appels d’offres. Les montants minimum d’achats de fournitures des grandes communautés de communes dépassant largement le seuil du montant d’achats possible « hors marché », des postes ont été créés dans les services de gestion des consultations. Et l’habitude prise de multiplier ces dernières, que ce soit pour l’achat d’un banc, d’un tracteur ou d’un porte-avions. Bien entendu, le livre n’a pas échappé à la ferveur du « tout administratif » et nombre d’élus ont trouvé que ça faisait chouette de passer par un appel d’offre même quand le budget alloué aux achats de livre ne nécessitait pas telle procédure. Ça vous pose un peu une mairie, un avis dans le journal ! On prévoit trois mille euros de dépense en livres pour l’année mais on va lancer un appel d’offres. La bibliothécaire qu’on emploie, elle se débrouillera bien avec les fournisseurs qu’on a choisi sur dossier. On pourra lui demander quand même son avis, on est pas chien, mais les patrons, c’est nous.

Dans l’immédiat après-2003, ça allait. C’est comme si on était resté encore un peu dans le siècle précédent. Je remplissais au stylo bille les blancs sous les questions plutôt simples de l’« adjudicateur public » : remise, délai de livraison, services proposés, accueil des bibliothécaires, etc. La concurrence était plutôt locale et les services concernés faisaient attention à répartir le gâteau dans un souci d’équité qui correspondait grosso modo à des critères de spécialité et de proximité. Et puis, à l’instar du SFL, la branche « grossiste » de la FNAC, plusieurs grandes chaînes de librairies ont créé des structures spécialisées dans le service aux organismes de lecture publique : le lyonnais Decitre, le bisontin Camponovo, Biblioteca (lié à Chapitre) avec un service de fourniture de livres tout équipés. Et un service juridique… La paranoïa s’est peu à peu installée dans les services des marchés.

En 2009, après une petite dizaine d’années de bons et loyaux services, je perds un marché important avec une communauté de communes. Je n’ai pas évolué à la vitesse avec laquelle les services se sont organisés, je suis en retard. Je n’ai pas compris que la donne avait changé et qu’une logique hiérarchique s’était substituée à une logique de terrain. Je pensais que le fait d’être installé et bien dans la place se suffisait à lui-même. Grossière erreur ! J’ai mésestimé la crainte du recours qui gèlerait les commandes plusieurs semaines et entraînerait un retard difficile à surmonter pour les services concernés dans toutes les antennes de l’agglomération, si cela venait à se présenter. Un recours, c’est quand un concurrent non-retenu pour l’attribution d’un lot demande un nouvel arbitrage sur la foi de confrontations des propositions. Pour être sûr qu’il n’y ait aucun favoritisme. C’est la hantise de tous les services des marchés. Surtout s’il est avéré qu’un candidat a été retenu avec des propositions de délai de livraison et de services moins intéressantes sur le papier qu’un autre candidat. Alors, on fait comme dans la vie moderne, on chasse l’imprudence et on fait le dos rond. Esprit BD ? Connaît pas… Tout ce qu’on voit, nous, c’est un dossier très moyen, un copié-collé de celui d’il y a trois ans. Comment attribuer le lot bandes dessinées à une librairie spécialisée de la ville dont les actions culturelles en faveur de la bande dessinée sont multiples ? Pourquoi se souvenir de la qualité de ses services quand elle propose deux jours de plus de délais de livraison que l’autre grande enseigne et même pas de rembourser le ticket de bus aux bibliothécaires qui viennent faire leurs achats sur place ? J’avais seulement oublié un chose : le nouveau modèle économique et le cynisme du monde des affaires : paraître plutôt que faire ; promettre avant de permettre.

Deux ans plus tard, les services de lecture et marchés publics de la communauté de communes décident de radicaliser encore leur attitude vis-à-vis de leurs partenaires potentiels. Ils lancent une consultation en marge du marché triennal dit classique. Il s’agit d’implanter un fonds important dans une nouvelle bibliothèque d’agglomération, un marché de plusieurs centaines de milliers d’euros. Surprise : le marché n’est pas alloti. C’est la première fois qu’une consultation de fourniture de livres n’est pas découpée selon cinq ou six critères séparant les documents par branche. Aussi aberrant que cela puisse paraître, il n’y aura qu’un fournisseur élu pour un tel enjeu. Et ce n’est pas le plus fou. Le lauréat (c’est bien comme ça qu’on peut l’appeler) devra également prendre en charge l’exemplarisation et la reliure des dizaines et dizaines des milliers de documents commandés ainsi que leur mise en rayon sur site. Autant dire que cet appel d’offres a été ressenti par tous les intervenants, qu’ils soient libraires spécialisés, relieurs ou bibliothécaires comme un camouflet. Plus que ça, même : un crachat à la figure. Le pouvoir adjudicateur avait purement et simplement décidé d’écarter en amont les petits de la bataille et j’en devinais un peu les raisons. Ils retenaient à leur manière les leçons des dysfonctionnements d’une implantation de nouvelle médiathèque d’agglomération de capacité similaire ayant eu lieu trois ans auparavant. Des ratés qui à mon avis étaient surtout le fait de choix douteux dans l’attribution des lots, comme celui de sous-traiter la reliure à trois cents kilomètres de là, ce qui n’a favorisé ni la rapidité d’exécution, avec l’apport d’un intermédiaire dispensable, ni la probabilité d’erreur, ni la préservation de la couche d’ozone avec tous les allers et retours en camion. Toujours est-il que nous nous trouvions face à ça, un grand bras d’honneur difficile à ignorer, devant lequel il devenait incongru de ne pas remuer. Face aux courriers reçus de la part des libraires locaux petits et grands, du syndicat régional et national, les élus et leurs services ont ajourné le marché et organisé une rencontre avec des délégués dont je faisais partie, ainsi qu’un représentant du Syndicat de la Librairie Française. Magnanimes, ils ont écouté tout le monde, acquiescé devant les questionnements légitimes de tout un chacun, exprimé les réserves que l’expérience passée (entendez le marché jumeau auquel je faisais allusion) leur inspirait, et annoncé au son des roulements de tambours qu’ils allaient revoir leur copie. En effet, un autre texte a été publié. Le marché non-alloti faisait place à un découpage en quatre lots qui ne correspondaient pas mieux aux spécificités des uns et des autres, à part peut-être le poste de reliure et un lot jeunesse. Les deux autres tranches séparaient les documents des ouvrages de fiction. Le message était limpide : vous qui êtes si malins, créez donc un groupement et vous pourrez postuler. En gros, démerdez-vous, ce n’est pas notre rôle de permettre à l’économie locale de faire valoir ses qualités. Autant que vous vous mettiez d’entrée de jeu au niveau des grandes maisons généralistes tellement efficaces, et qui nous évitent à nous de multiplier les contacts.

Ce fut plutôt costaud à digérer. Longtemps, j’ai voulu rédiger une lettre ouverte dénonçant le cynisme de cette procédure, un courrier public qui ferait état de ma volonté de couper toute relation avec cette direction du livre de la communauté d’agglomération qui s’ingénie à me mettre des bâtons dans les roues. Et puis la réflexion, l’âge du capitaine aussi, ont eu raison de la colère. Le feu s’est doucement éteint en moi, laissant place à une autre forme de cynisme, celle qui consiste à caresser dans le sens du poil. Je m’explique : je suis convaincu des qualités et du sérieux de mon équipe. Je sais le temps que je consacre à mon métier dans de nombreux aspects et surtout les sacrifices d’ordre personnel induits par cet engagement ; j’ai décidé que ça m’autorisait à prétendre à l’excellence. N’en déplaise à quiconque. Et puisqu’il est besoin d’imaginer point par point les champs de partage éventuels de l’exigence que j’ai par rapport à l’exercice de mon métier, j’ai fait des dossiers de consultations une affaire personnelle. J’ai pris les services des marchés à leur propre jeu. Vous voulez les meilleurs en tout point, vous allez voir à quel point on est bon. Vous voulez des délais de livraison record, vous aurez les livres avant même d’éditer la commande. Vous voulez un portail de vente, de gestion des commandes ? Vous l’avez ; même si les commandes n’y transiteront jamais, vous l’avez. Vous voulez de la documentation, des services d’information bibliographique ? Nous vous fournirons tout ça, et par voie papier, et par informatique. Les concurrents vous proposent de prendre en charge tous vos frais de déplacement lors d’une visite de leur hangar parisien ? Qu’à cela ne tienne, nous vous invitons à déjeuner près de chez vous. Et les animations ? Notre carnet d’adresses d’auteurs est épais. Ajoutons à ça la fourniture de notices bibliographiques propres à l’univers bibliothécaire et vous aurez compris que notre travail touche à des domaines de compétence qui ne nous dépassent mais que nous assumons de bonne grâce. Mes dossiers sont propres et largement documentés. Les annexes, les professions de foi fourmillent au sein des formulaires officiels. Je suis censé en mettre plein la vue, je m’y plie.

Ainsi, les relations sont au beau fixe. Les services bibliothécaires, qui ne sont pas vraiment consultés lors des consultations, m’expriment la joie de nous retrouver après trois ans d’absence. Les commandes sont traitées et honorées comme promis sur papier. Les notices sont fournies. Ça roule comme sur le Tour période EPO, et avec le sourire ! Malgré ça, je constate que ce marché fraîchement conclu ne consacre qu’une librairie indépendante : la mienne. Il y a eu des appels du pied ces derniers mois. Les différents ministères, à l’occasion de séminaires ou de projet de loi, n’ont cessé de mettre en garde les collectivités locales sur la nécessité économique de garantir l’existence des librairies indépendantes et de proximité. Cette idée passe évidemment par une flexibilité des décisions d’achat public et un élargissement des critères de valorisation des candidats. En d’autres termes, éviter l’autisme auquel conduit l’attitude à juger une potentialité au détriment d’une action. Ceux qui n’avaient pas compris que les gardiens de la bourse avaient décidé qu’il nous incombait de nous mettre au diapason en sont pour leurs frais. Adieu marché, adieu ventes faciles, même si peu juteuses. Parfois, une librairie parvient à maintenir son équilibre économique grâce à cette manne. La responsabilité de l’adjudicateur public est alors immense, sa décision d’attribution lourde de conséquences dans les murs de sa propre ville.

À l’heure où l’on parle de relèvement du seuil de commandes publiques nécessitant la procédure d’appels d’offres, ce qui devrait soulager le métier de bibliothécaire et lui autoriser une plus grande liberté de manœuvre, c’est l’idée contraire qui se dégage. Au lieu de laisser visiter les librairies par les bibliothécaires, des petites communes s’imaginent qu’ils seront gagnants à éplucher des dossiers mais ces élus n’arrivent qu’à une chose, c’est se couper de leurs services. De l’autre côté, celui des grands ensembles, ça fait longtemps que c’est fait. Alors faut-il une nouvelle fois légiférer en faveur de la librairie indépendante comme pour la loi sur le prix unique du livre ? Ou faut-il que les libraires, poussés dans leurs retranchements, se prennent un peu en main, fassent le caméléon à défaut de pouvoir vraiment tenter autre chose, sortent de leur torpeur et s’imposent l’exigence qui différencie l’amateur du professionnel ? C’est une question qui ressemble à une question politique.

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