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Province d’Udine, avril 2048.
Raniero est calme, comme à son habitude. Calme et à l’écoute, comme dans le cabinet psychiatrique de l’hôpital où il travaille. Valter monopolise la parole, comme toujours. Enfin, il éructe et Raniero le laisse faire à travers le haut-parleur du combiné téléphonique de son auto d’un autre âge. Il est calme et sceptique quant à l’avenir immédiat de ce monde qui part en brioche et du sien : Nadia a décidé de le quitter. Il roule dans cette belle nuit noir et gris, écoute déblatérer Valter, contourne un passage à niveau. Et puis, pour la première fois, il aperçoit les lueurs.
Dora est convaincue d’une chose : la jeunesse est en marche et l’avenir se construit sur de nouvelles bases. Elle appartient à la Nouvelle Convention, organisme militant reconnu qui prône la « non-exclusivité émotive et sexuelle ». Ses parents l’ont fait interner à l’hôpital, section psychiatrie, et Raniero écoute, comme d’habitude. Même si c’est l’histoire de la Nouvelle Convention qui coince le plus en famille, ce qui motive officiellement la présence de Dora en ces lieux, c’est qu’elle prétend être en contact avec une intelligence extra-terrestre. Et en plus du reste, elle sait que Raniero est témoin de quelque chose…
En peu de pages, Manuele Fior a tracé le cadre géométrique des interactions entre personnages et ce gabarit va servir de patron à la structure définitive de son livre. Un peu à la façon des formes triangulaires affichées par la présence silencieuse des ovnis dont les lumières se juxtaposent dans le ciel jusqu’à former un ensemble, l’architecture du récit est à la fois simple et complexe. Car c’est toujours la même histoire : les couples se font et se défont en fonction du désir, de l’usure et de trajectoires individuelles qui se rapprochent ou s’écartent. L’élément nouveau et auquel les personnages ne sont pas préparés, en tout cas Raniero, c’est la télépathie et les nouveaux champs de communication humaine induits par la présence extra-terrestre. Alors que le conflit des générations atteint un point culminant dans ce petit bout d’Italie qui figure l’occident, les quadragénaires (quinquagénaires ?) subissent le poids de triangles amoureux académiques que la jeune génération déjà sensible à l’« appel » a balayé d’un revers de main. L’autre n’est plus quelqu’un à qui l’on peut s’attacher mais devenu un point d’appui éventuel de sa propre individualité. La connaissance qu’on a de lui est totale ; il n’y a plus de tâtonnement, plus de surprise.
C’est bien d’une réalité contemporaine que Manuele a choisi de faire son thème. Transposer dans le futur des problématiques d’aujourd’hui est une manière subtile de prendre du recul par rapport à notre condition, de nous regarder de haut. Il le fait avec délicatesse et sensibilité. Ça passe par les silences entre les cases, les traits d’humour et la vivacité du dialogue. Ça passe par les attitudes, le regard triste de Nadia, celui de Raniero qui traduit la perplexité, la douceur espiègle des mimiques de Dora. Ça passe par le jeu.
Subtile est également la composition des pages et la langueur des échappées nocturnes. Les nuances de gris, la texture des matières apportent aux pages cette dimension sacrée que suggère le sujet. L’utilisation d’une palette explorant tous les tons allant du blanc au noir ressemble alors à l’expression d’une divinité qui colle à cette époque si lointaine et si proche de nous, incarnée peut-être par la présence fantomatique d’une intelligence inconnue ayant convoqué les humains.
Derrière une plastique parfaite, d’une beauté sidérante (qui confirme en plus du reste que Manuele est bien le grand auteur qu’on attendait), c’est une grande simplicité qui se dégage des cent soixante-dix pages, une sagesse infinie qu’un seul mot parvient peut-être à résumer : l’amour.

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