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Livres hebdo, c’est cher. Trois cent dix euros par an, remise « professionnelle » de dix pour cent déduite, pour moins de cinquante numéros.

Livres hebdo, c’est la référence absolue du monde du livre. Un hebdomadaire qui brasse l’actualité éditoriale et commerciale dans toutes ses contingences, autant que faire se peut. Plus de quinze ans que je suis abandonné, et je n’ai vu naître aucun organe concurrentiel. Seule dans son domaine, la publication émane de la société Electre qui produit et met à disposition une base exhaustive de fichiers bibliographiques, outil indispensable à la profession. C’est-à-dire que les journalistes qui travaillent au journal sont les employés d’une société défendant des intérêts dans l’exploitation du livre.

J’ai donc connu l’hebdomadaire en noir et blanc et en francs, quand le comité de rédaction était réduit à sa plus simple expression et que la publicité avalait bien la moitié des pages. Déjà je me demandais pourquoi j’étais abonné, et surtout pourquoi je me réabonnais toujours. Il n’était pas bien glamour, plutôt soviétique, donc, et très « électrique » dans ses positions qui s’articulaient principalement autour de la publication des fiches de titres à paraître. Rien de très indispensable pour un libraire de bandes dessinées. Alors je ne sais pas, la peur du néophyte de passer à côté de quelque chose d’important, peut-être. Je me rappelle que j’épluchais la rubrique « livres de la semaine » pour vérifier que rien n’avait été oublié par les représentants dans mes notés (je parlerai un autre jour en détail des représentants et de leur travail avec les libraires). On ne se refait pas… Mais j’ai quand même arrêté depuis cet exercice inutile et fastidieux.

C’est au moment-même où ma décision de ne pas prolonger l’abonnement fut prise que Livres hebdo changea de formule et quitta son habillage austère pour une mise en page moderne, aérée, et en couleurs, s’il vous plaît. Cette évolution s’accompagna d’un nouvel élan rédactionnel à travers de nouvelles rubriques et une volonté de coller au plus près et avec le plus de mordant possible à l’actualité du monde du livre. Chroniques, portraits, actualités des éditeurs, librairies et bibliothèques, brèves et analyses thématiques sont venus compléter les rubriques bibliographiques, les dossiers récurrents et le fameux classement des meilleures ventes. Le journal avait fait sa mue et il faut reconnaître qu’il avait acquis un certain maintien. Malgré ça, la question de son indépendance n’a jamais fini de me chatouiller.

Je l’ai ressentie une première fois après la fermeture du LSH de Clermont-Ferrand. LSH comme Libre Service Hachette. Hachette, la société la plus importante à intervenir dans le monde du livre. Ses ramifications sont multiples et touchent à peu près tous les domaines : édition, diffusion, distribution, il fut même un temps où elle vendait des livres dans des boutiques de gare appelées Relais H. En ce qui me concerne, Hachette distribue autour de quarante pour cent des livres que je reçois. C’est donc mon principal fournisseur. C’est celui de tous les libraires. Son fonctionnement de distribution est régional ; outre son immense dépôt de Maurepas, en région parisienne, il dispose de deux grands sites appelés CRDL (Centre Régional de Distribution du Livre) à Nantes et Lyon et de six LSH à Vanves, Bordeaux, Toulouse, Lille, Marseille et Nice. Les CRDL ont sous leur tutelle tous les points de vente situés dans leur découpage régional et traitent les commandes de réassort reçues par voie informatique, téléphone (bon…), courrier (hum…) fax (pourquoi pas pigeon voyageur?). Ils accueillent aussi les professionnels désireux de faire leurs courses sur place. Les LSH, comme l’indique leur nom, disposent aussi de stocks et peuvent accueillir les libraires, mais ils n’ont pas tout. Eux aussi se fournissent auprès du CRDL de leur région, ce mastodonte, et comme le marchand de livres de base, ils font étal de nouveautés et de fonds dans leur hangar.

Moi j’aimais le LSH de Clermont. Je m’y rendais une à deux fois par semaine avec ma petite liste manuscrite (pas encore d’informatique à l’époque) et je me servais dans les bacs. Les lignes qui n’étaient pas barrées sur mon papier étaient traitées par les employés du site et je récupérais les bouquins lors de mon passage suivant. Pareil pour les retours. Il y avait chaque jour un camion qui faisait l’aller-retour Lyon-Clermont, il ne repartait jamais à vide. Il y avait des palettes de retours clients à récupérer, plus les propres retours du LSH. Les frais de port, c’était donc du gratuit pour nous ! De plus, il y avait une vraie relation professionnelle et sympathique avec le personnel, il y avait de la vie. Le LSH a fermé ses portes au début du siècle.

J’ai commencé à avoir des doutes suite à l’article de Fabrice Piault dans Livres hebdo  consacré à la fermeture du site. Il faisait état de la réalité économique qui contraignait la direction de Hachette-Livre à cette mesure et s’articulait autour d’un entretien avec le chef des opérations. Un bel article bien propre, bien écrit, pas du tout polémique et sans aucune piste contradictoire au discours officiel. Puisque pour une fois, j’étais aux premières loges pour juger de l’utilité publique d’une telle enseigne dans une ville souvent montrée du doigt comme étant la dernière où il faut être, je me suis demandé si on avait affaire à un travail de journaliste ou bien à celui d’un partenaire, voire d’un candidat. La copie était celle d’un bon élève (entendre : fayot) et la photo des mieux choisies. Qu’en était-il de la réalité ? Celle de Hachette, celle de l’économie locale, celle de la culture hors des villes ? Quel journaliste au fait des bénéfices engrangés par le groupe n’aurait pas eu envie de gratter un peu plus pour voir plutôt que de s’en tenir au facile alibi économique ? Outre deux licenciements, c’est un peu de livre à la campagne qui disparaissait. C’est un tas de clients de deuxième niveau ou pire qui ne viendrait plus demander conseil au LSH pour une poignée de livres à poser à côté du présentoir La Montagne dans leur tabac-presse-librairie. Ces clients ne passeraient plus jamais commande. Que Hachette ne se soucie guère d’une éventuelle mission culturelle ou d’intérêt public, ça ne fait aucun doute. Les chefs de service n’ont jamais à justifier de ça, bien au contraire. Mais Livres hebdo ?

Alors j’ai écrit à Fabrice Piault pour lui dire à peu près la même chose. Je lui ai également demandé de publier un droit de réponse. Je ne savais pas encore que dans ce journal, on ne répond pas aux mails. Car non seulement Livres hebdo n’est jamais revenu sur le sujet, ni en contrepoint du premier article, ni pour faire état des enjeux de cette fermeture, mais en plus, la rédaction n’a pas jugé utile d’apporter une réponse aux questions d’un abonné. Dès lors, j’ai regardé de plus près le nom des annonceurs qui la font vivre et j’ai un peu mieux compris de quoi il retournait.

Définir une ligne éditoriale lorsque les clients d’un journal sont les acteurs du monde dont il se fait témoin tient de la gageure. Les pages de publicités (fort nombreuses) de Livres hebdo sont retenues principalement par les éditeurs, ceux-là mêmes dont les actualités sont décortiquées chaque semaine, depuis le mouvement perpétuel des chaises musicales aux postes de direction jusqu’à l’avènement des prix littéraires, en passant par les portraits bien choisis d’acteurs incontournables de l’édition parisienne – oui, à Livres hebdo, on n’aime pas bien se déplacer, ou alors on n’a pas le budget pour. C’est comme si l’économie de L’équipe reposait sur les insertions publicitaires des clubs de football ou si le magazine 4 saisons du jardin bio était sponsorisé par Monsanto. Difficile de garder les coudées franches en espérant la reconduction des contrats publicitaires…

Que la vie des maisons d’édition soit relatée dans Livres Hebdo avec toute la bienveillance du monde est un fait auquel je m’accommode. N’étant pas dans le secret des dieux, il m’est difficile de déceler l’injustice en filigranes d’un article consacré à l’économie d’une entreprise éditoriale ; pourtant, il m’arrive encore de bondir devant le côté lapidaire de certains comptes-rendus, tel l’article de Catherine Andreucci intitulé Plan social chez La Martinière paru dans l’édition du 19 avril et semblant dicté par la direction de cet éditeur puisqu’il s’appuie uniquement sur les déclarations de Monsieur Gambache, secrétaire général du groupe La Martinière. Une magnifique leçon de journalisme que n’aurait renié aucun ministère de la propagande… À la vérité, ce qui m’agace le plus dans ce journal, c’est l’espèce de boycott dont je suis victime, au même titre que les librairies de province spécialisées dans un « sous-genre » comme la bande dessinée. Choix politique ? Parisianisme ? Difficile de savoir puisqu’aucune réponse n’est jamais donnée en retour de mes mails. Tout ce que je sais avec certitude, c’est que je suis client chez Dilicom (fournisseur de base de données bibliographiques) et non pas chez Electre.

J’affirme sans aucune modestie que ma librairie est une des plus actives du pays en terme d’action culturelle et qu’à ce titre elle mérite, sinon les louanges de la presse spécialisée, au moins un entrefilet chaque fois qu’elle organise un événement autour de la bande dessinée, genre que semble pourtant apprécier le rédacteur en chef adjoint. Alors qu’une bonne partie de mes confrères passe son temps à se répandre sur facebook, pensant peut-être promouvoir la bd auprès d’un auditoire aléatoire, espérant sûrement faire ami-ami avec des auteurs qui eux aussi sont très adeptes des réseaux sociaux, j’organise de mon côté des rencontres, expositions, salons, édite des tirages spéciaux, décerne un prix annuel, autant d’actions qui me coûtent un fric fou et que je mène pour la promotion de la bande dessinée, et une gloire que Livres Hebdo ne m’offre pas. Ce prix annuel de la meilleure bande dessinée pour adultes, le Sheriff d’or, doté d’une enveloppe de mille euros pour le lauréat, me donne autant de plaisir qu’il me dégoûte, mais c’est une autre histoire que je développerai peut-être un jour. Pour l’heure, c’est celle de Livres Hebdo qui m’occupe et le fait que jamais, au grand jamais, l’attribution du Sheriff d’or n’ait été évoqué dans ses pages me désespère. Et ce n’est pas faute d’avoir fourni les dossiers et communiqués de presse ainsi que des mails personnalisés aux rédacteurs. Ironie du sort, alors que nous consacrions l’année dernière Portugal dans la plus grande indifférence de Madame Ferrand (rédactrice en chef) et de Monsieur Piault, Livres Hebdo ne manquait pas d’annoncer que le livre de Cyril Pedrosa venait d’obtenir le prix Fnac dans le cadre du festival d’Angoulême. Mais les rédacteurs sont polis, ils accusent toujours réception de mes mails.

Conclusion :

1. Je ne suis pas gros.

2. Je ne suis pas annonceur.

3. Je ne suis pas parisien.

4. Je suis client Dilicom.

5. Livres Hebdo n’est pas un journal indépendant.

6. Je continue à m’abonner parce que malgré tout j’y trouve régulièrement des infos et qu’au fond, je l’aime bien, moi, Livres Hebdo, et qui aime bien charrie bien !

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