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lp110

Au premier abord, le livre est attirant. Épais, soyeux, dos toilé, composition de couverture très graphique, papier au grammage consistant. Le titre interpelle : qu’est-ce qui peut bien réunir, à un s près, deux artistes du siècle passé, si ce n’est une carabine bien centrée ? Et puis, en parcourant le volume, deux autres noms viennent à l’esprit, ceux de Chris Ware et d’Alex Robinson, Ware pour l’architecture géométrique des pages et doubles pages, le dessin millimétré ; Robinson pour la science de l’interlude. Il y a matière à attiser la curiosité…
Si un objet devait symboliser l’œuvre, ce serait une Renault 12. Summum du design pompidolien, la R12 fut le modèle d’automobile le plus vendu en France en 1973. Il se distingue par une excellente tenue de route (en conditions climatiques normales) et une bonne visibilité (quasiment aucun angle mort). Il existe en version sport (Gordini) ou en break (je fus quelques temps en possession d’un exemplaire bleu marine) mais celui du livre est classique et l’exiguïté préjudiciable de sa malle arrière ne l’empêche pas de receler un cadavre. Enfin, ça, on l’apprend après.
Parce qu’au début, Lartigues et Prévert sont dans un train. Ils fuient le village et leur épicerie qui n’attire plus grand monde. Pour quelle raison ? Peu à peu, la trame se tisse et tous les tenants et aboutissants de l’intrigue s’emboîtent, tous les intervenants se déclarent. Ce qui est intéressant, c’est la manière qu’utilise Adam pour décrypter la situation et le profil psychologique du duo dont on pressent au fur et à mesure des indices fournis l’évolution. Il n’y a pas de recours au flash-back mais plutôt à des témoignages comme des micro-trottoirs ou des arrêts sur personnage (ou blaireau) secondaire qui permettent au lecteur de reconstituer le puzzle tout en s’amusant de l’originalité narrative.
Vous l’avez compris, c’est bien d’un polar dont il s’agit, mais un polar sans enquêteur, à part peut-être le lecteur lui-même. Dans ce background seventies qui rappelle l’ambiance des romans de Manchette, ce qu’il faudra essayer de comprendre, ce n’est pas tant ce qu’ont fait ou n’ont pas fait Lartigues et Prévert que leur manière de réagir. La « cavale » devient pour eux l’occasion d’éprouver les liens qui les unissent et surtout de confronter leur attitude face à la trouille. À quoi tient l’amitié ? Qu’en reste-t-il si dans l’urgence on ne se sert pas les coudes ? Est-elle totalement éteinte si un seul cesse de se confier ? Ce sont les questions sous-jacentes de cette bande dessinée très étonnante et très réussie de Benjamin Adam. Un trait fin qui se marie parfaitement avec l’atmosphère tout en bichromie ; un graphisme élégant et soigné ; un découpage serré qui favorise un rythme de lecture soutenu ; de l’humour, des détails et des anecdotes. Voilà un bon livre ! Et puis, si vous aimez les voyages, vous serez servis : auteur Français, éditeur Québécois, imprimeur Singapourien…

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