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Prado est revenu ! Le Prado poète et peintre, le Prado sensible. Celui de Trait de craie, celui qui sait happer le lecteur par l’atmosphère étrange de récits qui prennent forme à l’aune de ses fantasmes ou de ses rêveries.
Vingt ans d’absence, on ne s’était rendu compte de rien, même pas du fait qu’il nous manquait. Certes a-t-il un peu publié depuis le huis clos retenant sur une île improbable des personnages en perdition, mais rien de cette veine surréaliste agrémentée de fatalisme à la Hopper. Bien au contraire, le travail réalisé entre-temps s’avère délibérément ancré dans le réel et s’articule autour de chroniques grinçantes, acerbes et sociales frôlant parfois la satire (
Quotidien délirant, Venin de femmes, La demeure des Gomez). Sans renier la qualité d’humour noir et de lucide désespérance de ces livres, ils ne portaient pas en eux l’ambition de cet Ardalén-là.
Deux cent cinquante pages en couleurs directes et sans aucun doute de longues années de travail en amont de la publication, tout porte à croire que Prado s’est donné les moyens d’aller au bout de son rêve. Rien ne semble laissé au hasard dans ce volume cartonné, au format intermédiaire et qui « tombe bien dans la main », depuis le choix d’un trait et d’une mise en scène sages s’opposant à l’audace vibrante des couleurs, jusqu’à la création de polices de caractères typographiques spécifiques à chacun des personnages. On sent une volonté sincère de l’auteur de ne pas se laisser aller à la facilité, de sans cesse imaginer ce qui pourrait agrémenter le récit. En plus d’avoir le soucis constant d’être juste, il n’hésite pas à intégrer aux pages de bande dessinée des éléments pédagogiques (géographie, nature) ou des documents administratifs ayant trait aux personnages, procédé qui pourrait paraître incongru mais qui s’avère plutôt intelligent dans le jeu de pistes auquel le lecteur est convié, cette fusion entre rêve et réalité, entre mémoire et désir.
Comme pour
Trait de craie, Ardalén est affaire de rencontres, celle qui réunit Fidel et Sabela, mais surtout celles que le vent de suroît, qui draine loin sur les hauteurs des montagnes l’iode et le sel nés de l’océan, suggère à la mémoire du vieux Fidel. Sabela, elle, était en quête d’une autre rencontre avec un grand-père disparu. Ça l’a menée à Fidel. Maintenant, elle se raccroche à ses possibles souvenirs, suspendue à ses lèvres. Lui, il ne sait plus bien, il a ses propres fantômes dont la solitude a fini par exagérer la présence, il fait confiance au vent d’Ardalén et s’en remet comme un vieil homme à la mer.
Il s’agit bien d’un livre sur la mémoire humaine, thème cher à de nombreux auteurs et qui prend ici des contours résolument poétiques. Le refuge montagnard de Fidel apparaît tantôt comme un aquarium, tantôt comme le pont d’un paquebot en partance pour les Caraïbes, tel qu’en ont connu de nombreux Espagnols de la génération de Fidel et du grand-père de Sabela. Les incertitudes de l’ermite donnent corps à d’étonnantes compositions où le vert et le bleu se rejoignent jusqu’à former un tout et suggérer la possibilité d’une île à la montagne.

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