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Au vent mauvais est un livre aride et caillouteux comme un ruisseau du sud en été, acéré comme la lame d’un cran d’arrêt.
Au vent mauvais ne prend pas son lecteur de haut, c’est-à-dire qu’il ne lui mâche pas chaque bouchée. Il assène et on reçoit. C’est le type-même de bande dessinée dont il faut lire aussi les cases entre les cases. Comme le disait Frédéric Bézian devant une assemblée de fidèles, en mars dernier, le temps entre deux vignettes, c’est la spécificité de l’expression en bande dessinée et c’est la maîtrise de l’ellipse qui garantie souvent la qualité d’une œuvre. Ici, la poésie de l’ensemble texte et dessin n’a d’égale que la force de la suggestion. Les auteurs en disent peu mais suffisamment pour happer le lecteur et le maintenir dans un climat d’instabilité pourtant créé de toute pièce.
Le cadre est strict : fonds uniformes qui rappellent parfois un papier kraft qui deviendrait l’enveloppe d’une écriture très ciselée, comme peut l’être celle d’une lettre, de textes de chansons, de la poésie… Les ambiances évoquent autant la solitude de Mérial – le personnage clé de voûte du récit, celui qui vient d’être libéré de prison – que celle de la plupart des individus d’aujourd’hui (le parallèle avec la toile de Magritte est très juste). La typo est peut-être celle d’une vieille Remington, vestige d’une époque qui vient en opposition avec le ressort moderne d’un téléphone portable révélateur du journal intime et de l’immédiateté des prises de décision. La distance et le détachement que Mérian adopte face à son destin sont traduits de manière incisive, coriace et acidulée. J’en veux pour preuve : « l’odeur du cambouis a été remplacée par l’odeur de rien », ou bien « J’ai coupé court aux bang ! bang ! et quitté le quartier dare-dare », ou alors « par chance, elle [la roue de secours] était là. Sans passer par la case prières [il a crevé au pied d’un Christ sur la croix]. Tout comme le cric et la clé en croix… », ou encore « – Et c’est de l’aventure, ces histoires ? – Pas vraiment. Plutôt des mésaventures… »
Car c’est sombre, pessimiste, j’en entends dire que ça les a plombés, qu’ils ne sont pas d’humeur pour les chants désespérés parce que justement, c’est d’espoir dont ils ont besoin, etc. D’une part, je ne vois pas en quoi une œuvre peu gaie n’en garantirait pas la qualité et surtout, eh bien, il y a beaucoup d’humour dans les formules et les idées. J’en veux pour preuve l’utilisation des gaufrettes à message en guise de décalage narratif et astucieux, ou bien la façon qu’à Mérian de signer le mur de la fondation qui s’est substituée à la planque de son magot, ou alors « KO par MMS. Silence portable », ou encore « K se marrait et semblait aussi heureux que le smiley de sa casquette » et le joli « L’été allait débarquer, avec son flot de touristes venus de l’Europe de l’Est, qui n’avaient gardé du communisme que le goût pour les grands rassemblements de masse », mention personnelle pour « Je lui ai répondu sans tarder, au bourreau des cœurs. J’ai toujours été du matin… »
Au vent mauvais, comme le titre le laisse entendre, c’est un poème, c’est une feuille qui virevolte au souffle de l’air. Encore une fois, il ne faudra pas parler d’histoire, de j’aime ou j’aime pas la fin, ça n’a aucune importance. Il suffit de se laisser porter par la magie des ambiances et toute l’âme que recèle et insuffle ce petit moment passé avec Mérian. En fallait-il plus ? Sincèrement, je ne crois pas.

(Magritte –  L’empire des lumières – 1961)

Chanson d’automne

Les sanglots longs
Des violons
De l’automne
Blessent mon coeur
D’une langueur
Monotone.

Tout suffocant
Et blême, quand
Sonne l’heure,
Je me souviens
Des jours anciens
Et je pleure

Et je m’en vais
Au vent mauvais
Qui m’emporte
Deçà, delà,
Pareil à la
Feuille morte.

Paul verlaine

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