Mots-clefs

, , , ,

L’hôtel de la plage des Comités est bondé, comme souvent en période estivale. Les vacanciers se pressent sur le sable après s’être changés dans des cabines derrière lesquelles monsieur Hulot a certainement commis quelque frasque. Tiens, Bourvil est aussi de la partie. Que du beau linge, entremêlé dans la connivence… Si bien que le professeur Trabalgabas (alias le narrateur, mais sont-ce vraiment ses titre et nom ?) et son acolyte M., se sentant exclus des échanges d’air entendu des réguliers et autres roulages de mécanique de ceux qui se croient tellement à la coule, décident d’en finir une bonne fois et de mettre un peu d’espace entre ce beau monde et eux. S’ils sont en villégiature au bord de mer, ce n’est pas pour recevoir des ballons sur la tête ou s’engueuler avec d’approximatifs compagnons de jeu, mais bien pour passer du bon temps. Il n’y a pas de raison de subir. Sauf que M. est très joueur, à la différence du narrateur qui préfère se lover dans un trou qu’il a pris soin de creuser dans le sable et observer la nature.
Mais quoi ! Ensemble ils ont pris des congés, ensemble ils doivent s’amuser. Tel est le point de vue de M., qui ne tient plus en place et finit par entraîner le narrateur contre son gré dans une aventure en bateau, à la rencontre de tous les possibles.
Terrible bande dessinée que cet épais volume signé Rita Mercedes, auteur qu’on connaissait surtout pour ses illustrations d’inspiration fantastique et symbolique publiées dans la presse culturelle. Un monde de freaks évolue pas à pas, page après page, tandis qu’imperturbable, le narrateur égrène les faits, comme on le fait discrètement d’un rêve encore frais, lorsque les événements nocturnes nous reviennent en mémoire en une succession d’images plus ou moins vraisemblables. Ces freaks proviennent de n’importe où ; un rocher ; le fond sous-marin ; une auberge ; le rêve dans le rêve… Ils vous saluent en couverture.
Terrible monde, abîmes incommensurables. Rita imagine un bestiaire composé de créatures aux noms et formes extraordinaires, effrayantes comme les freaks, rassurantes comme les bras d’une maman, terriblement graphiques.
Car tout est graphique dans Les Incrustacés ; du trait, du trait, du travail d’orfèvre. Rita lorgne du côté de Doré, du côté de Gorey. Les dessins ont fuit les cases et composé des tableaux sans cadre, des gravures que jouxtent des textes au lettrage soigné qui peut rappeler parfois certain coup de Masse, des saillies littéraires au style indirect, elles aussi affranchies des contours .
Terrible pièce en définitive, où les actes empruntent une grandiloquence toute théâtrale, des mimiques outrancières, des scénographies (les retrouvailles de M. et du narrateur rappellent en une seule case le ballet d’Haddock et Chester dans l’Étoile mystérieuse).
Et puis le rideau finit toujours par tomber, laissant le spectateur en proie au prolongement de la rêverie et, dans la clarté du judas dont l’œil s’éloigne à tâtons, il reste toujours l’impression et la certitude d’une œuvre hors norme.

 

 

Publicités