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Vous avez adoré L’amour infini que j’ai pour toi. La poésie en bande dessinée, c’est votre dada, vous êtes des grands sensibles. Un voisin hispanique de Paulo Monteiro s’y colle et propose, à la manière de l’homme de Beja, un recueil de nouvelles écrites et publiées dans diverses revues entre 2007 et 2012 et déclinées en grande partie dans un registre muet, publié pour sa version française aux éditions Atrabile. Vous a-t-on déjà dit qu’il fallait vaille que vaille soutenir cet éditeur helvète en proie à des difficultés financières ?
Mais recentrons la chronique. Huit histoires courtes, donc, a priori sans thématique commune, si ce n’est la peinture des choses derrière les choses, celles qui n’apparaissent pas de manière évidente, celles qui agitent le cœur avant de s’emparer de l’intellect, l’influence de la lune, l’esprit des marais ou du numéro trois, des siècles de nudité dans le vent à observer la construction et ressentir la fin. Mais en regardant de plus près, les connexions entre les chapitres existent bel et bien. Il faut les déceler, rien n’est jamais aussi simple qu’il paraît, à l’image des stations lunaires. Quel rapport entre un arbre millénaire et un géant qui fait le pont, hein ? Il faut se pencher sur les détails qui enrichissent l’une ou l’autre des nouvelles, à la manière d’un scrabble, quand le jeu vient à aider le jeu. Oui, Romero a retravaillé ses pages pour la publication en album et une cohérence d’ensemble, même s’il est vrai que les thèmes développés correspondaient déjà à une morbidité commune. La force de l’auteur se situe dans la suggestion narrative, la maîtrise de l’ellipse. Ainsi, la magnifique nouvelle d’ouverture, Les mémoires d’un arbre, campe autant de siècles qu’elle comporte de pages, et rien ne semble manquer, l’équilibre est parfait. Il y est question de cycle et d’éternel recommencement ; la vie est une succession d’achèvements parcellaires ou de tentatives désespérées et on sait bien que personne ne gagne jamais à la fin. L’existence se limite aux cases qu’on nous accorde bien plus qu’à celles que le mérite veut bien nous octroyer, seule l’œuvre subsiste et figure. 
Le livre entier répond à ce postulat et au mouvement cyclique. Il faut le lire et le relire, avec optimisme ou désinvolture, dans l’espoir ou l’inquiétude, le parfum qui s’en dégage est à chaque fois différent, une chose est sûre, vous n’en sortirez pas vivants.

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