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Cette Colonne à laquelle vous allez vous appuyer est un édifice d’une rare intelligence, d’une subtilité iconoclaste si tant est que la Françafrique reste une émanation du colonialisme à la papa.
Avant toute tentative de lecture, je vous engage à découvrir ce court article tiré des pages du très sérieux Monde qui saura vous installer dans les meilleures dispositions pour appréhender la réalité historique de la « mission Afrique Centrale -Tchad », autrement connue sous le nom de « mission Voulet – Chanoine » ou « colonne infernale » : http://www.ldh-toulon.net/spip.php?article399 , car je ne pense pas qu’il soit possible d’apprécier à sa juste valeur la bande dessinée de Dabitch et Dumontheuil sans connaître de prime abord les tenants et aboutissants de cette épouvantable affaire.
Tourner dans une forme de dérision un tel épisode jalonné de racisme ordinaire et de massacres relève de la gageure. Pourtant, grâce à cette association inédite d’auteurs talentueux et sans doute complémentaires, les pages de ce premier volume (sur deux) prennent une allure d’évidence. Les complices ont choisi de privilégier le grotesque et le ridicule, celui d’un certain complexe de supériorité, celui des salons où les victimes de ce complexe pavoisent devant des imbéciles, celui du décalage entre l’intention colonialiste (grandeur de la France, rayonnement) et son application (manque de budget, de moyens), celui qui accompagne finalement presque chaque parcelle de l’Histoire et surtout, celui des orgueilleux qui la fabriquent.
La peinture de cette engeance est irrésistible. Elle passe bien sûr par le dessin (en couleurs directes, s’il vous plaît) de Nicolas Dumontheuil dont la patte caricaturale est parfaitement adaptée au sujet. Ou bien est-ce le sujet qui s’est redéfini avec l’apport de Nicolas ? Quoi qu’il en soit, les attitudes outrancières de la doublette très jacobsienne formée par les deux militaires qui tiennent le haut du pavé, le parti pris graphique dans son ensemble apparaît évident dans l’idée d’exagération, rendant encore plus méprisable la tragi-comédie humaine qui fatalement se tisse et se déploie, avec toute sa sueur et ses tâches (ah ! les yeux fiévreux de Boulet!).
Elle passe sans conteste par la grande culture de Christophe Dabitch qui montre dans chaque détail de scénario une maîtrise très fine de son sujet : la fébrilité de l’armée face au discrédit qu’elle rencontre depuis l’Affaire Dreyfus ; le folklore chansonnier et les métaphores colonialistes (« le nègre est une terre en friche où il faut arracher les herbes folles ») ; le paternalisme bon enfant de la direction des Affaires Africaines ; et surtout, le contexte économique qui découle de la Conférence de Berlin (le « Yalta » de l’Afrique) et vient contrarier l’expansionnisme militaire. Les noms des protagonistes historiques sont à peine détournés, la substitution d’une lettre par une autre peut suffire à accentuer la caricature.
Un mot du personnage principal, narrateur et marionnettiste, guide absolu du cheminement du récit : un esprit blanc, filiforme et facétieux, qui accompagne tour à tour différents éléments de la colonne, en particulier le tirailleur Souley, un des nombreux Sénégalais invités aux massacres. Car ils n’étaient que huit blancs à diriger la manœuvre…

Le traitement de l’horreur de cette mission renvoie d’une certaine manière au procès Eichmann de 1961 et à la théorie de « la banalité du mal » soulevée par Hannah Arendt : http://www.franceculture.fr/emission-la-fabrique-de-l-histoire-histoire-des-grands-proces-24-2013-05-07Un sujet fort intéressant…

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