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Trois cases suffisent à raconter le crime commis par Paco. Le reste est bien heureusement littérature…
Patrick Comasson ne se fait pas appeler Paco tout de suite. Il doit le devenir, mériter son surnom de bagnard et maîtriser son chemin de croix, ce Golgotha si abrupte dès ses premières rampes que chaque instant consacré à reprendre son souffle, chaque moment de déconcentration, de détachement de l’effort peut s’avérer fatal.
Quand Patrick embarque dans la ruche grouillante des hommes bientôt en rayures, il sait seulement que sa gueule d’ange lui a épargné la bascule à Charlot et qu’il s’en tire plutôt bien avec la vie sauve. Ce qu’il ne sait pas, il ne va pas tarder à le découvrir, par la bouche des autres, par ses propres yeux et grâce aux sentiments étonnants et imprévisibles qui peu à peu vont s’éveiller en lui. Et si Paco devient « les mains rouges », c’est qu’il a gagné le respect de tous, prisonniers, matons et officiers, en se vengeant « direct à la carotide » d’un viol asséné de façon collective, chose contraire aux usages du milieu. Et Paco les mains rouges va faire son chemin, louvoyant entre les barons, les soumis, et ceux qui profitent de l’univers carcéral au grand air pour faire du business et bluffer les plus crédules avec des projets d’évasion.
Fabien Vehlmann est un excellent scénariste, pour ne pas dire un des meilleurs en activité. Il peut opérer dans des styles différents, dans des genres opposés et pour des publics de tout âge et sensibilité. Quand ce n’est pas le succès qu’il récolte (et la consécration lui est devenue habituelle), c’est l’intelligence qu’il tutoie. L’intelligence du ton, du phrasé, de l’écriture qui conviendra le mieux au sujet qu’il développe et accompagnera au plus précis les dessins de son collaborateur. Ici, il a choisi le récit à la première personne, le langage rugueux et gouailleur d’un titi parisien devenu certainement vieux et qui raconte piteusement mais avec une certaine fierté son destin exceptionnel à de jeunes oreilles émerveillées, un peu comme un Bardamu qui aurait tourné criminel. Sa prose est habitée de liberté, peut-être pour contrebalancer avec celle qui manque à la presque totalité des personnages et figurants de cette bande dessinée qui s’achèvera avec un second volet, celui qu’on ouvre pour faire entrer la lumière ?
Je n’imagine pas un instant que Fabien n’ait pas envisagé son travail en amont avec Éric Sagot, auteur de deux carnets de voyage, déjà en Guyane. Il y a une évidence qui transparaît des pages et qui rend indissociable l’apport des deux artistes dans leur cheminement vers l’œuvre, un peu comme Drôle de drame n’existe pas sans Prévert ni Carné. Car oui, en plus d’un ton qui apporte une dimension comique à l’évidence tragique, le style naïf des dessins de Sagot désamorce la violence et combine avec les cartouches de texte. Et la naïveté n’est pas des plus faciles à rendre, en témoigne le cahier graphique de fin de volume faisant état du gros travail préparatoire qu’a nécessité la création. En plus de ce sentiment d’unité qui s’impose durant la lecture, le rendu simple des visages et des éléments de décor apporte de l’expressivité et un morceau de cette vitalité nécessaire au bagnard pour outrepasser l’angoisse et s’inventer un idéal. Le lecteur devient au fil des pages ce prisonnier.
Après, le choix de la bichromie noire et sépia est peut-être plus discutable, en tout cas pas vraiment nécessaire d’un point de vue symbolique ni bien utile au plan narratif. Mais s’il s’agit d’un hommage des auteurs au cinéma français réaliste des années trente, on leur pardonnera bien volontiers.

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