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Quand j’aurai mis vingt ans
À voir que tout était mirage
Je tire ma révérence
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Vincent a mis moins de temps, mais il en est arrivé à la même conclusion. Autour de lui et comme partout, c’est la panique et la haine ordinaire ; le racisme paternel, le discours d’un président sur l’héritage cynique de mai 68, le ballet des laissés pour compte et noyés du quotidien…

Il n’est pas fier de tout, Vincent. Il a dilapidé au Sénégal un petit héritage et mis enceinte la jolie Rana ; il a fuit, il est retourné à la case départ et s’est débattu tant bien que mal avec différentes sortes de leviers que l’Afrique lui avait fait oublier. Maintenant il est victime du syndrome de la balle de jokari et ne sait plus trop à quelle paire de seins se vouer. L’idée fumeuse, celle qui va lui faire gagner du blé et reconquérir Rana, elle va lui venir de ces paumés qu’on ne finit jamais de croiser à chaque coin de rue, dans tous les bars ; elle va germer au contact de deux gars encore plus à la ramasse que les damnés ordinaires : un convoyeur de fonds et un beauf exécrable et magnifique, enfant de « l’Amérique de Dick Rivers et Johnny Hallyday ».

La recette du duo complémentaire est une technique narrative éprouvée depuis la nuit des temps. La Belle et la Bête, Laurel et Hardy, Don Quichotte et Sancho Panza, Perrin et Campana, les exemples ne manquent pas. Ça eut fonctionné, ça fonctionnera toujours, un peu comme l’équilibre entre le yin et le yang peut garantir le bien être. Vincent est le narrateur. Son sens de l’humour n’a d’égal que la qualité de ses formules. Il a de la culture, il est fin, tout ce qui manque à Gaby Rocket, l’homme aux santiags à talons biseautés. Impliquer ce dernier dans son projet semble à Vincent une évidence tant il a bien assimilé le truc de la complémentarité des contraires appliqué à la réussite des histoires . Et la préparation du braquage, en même temps qu’elle le stimule dans son quotidien et lui active des neurones restés trop longtemps en léthargie, l’amuse beaucoup lorsqu’elle le confronte à l’idée de l’existence d’une fatalité pour les perdants.

Je l’avoue sans restriction : jusqu’à ce livre, Lupano ne m’avait jamais vraiment convaincu. Du manichéisme de genre d’Alim le tanneur jusqu’à l’embryonnaire Singe de Hartlepool (un livre salué, plutôt fin, mais dont j’aurais tellement aimé qu’il fût un poil plus ambitieux), et bien que mesurant le potentiel de l’artiste, je trouvais toujours quelque chose à redire de ses scénarios. Je suis plutôt heureux aujourd’hui de pouvoir tenir ce livre et saluer sa réussite. Le sujet est casse-gueule au possible, d’aucuns auraient eu tôt fait de glisser dans la boue de la misère sociale et du désespoir commun. Lupano évite les flaques avec un certain brio, louvoyant grâce à l’humour, la désinvolture et la digression. D’une manière assez subtile, il fait passer Vincent du coq à l’âne, dicte à la narration plusieurs lignes de couture et, tandis que les pièces se joignent l’une à l’autre, l’habit prend forme. Il faut dire que le tissu proposé par Rodguen, dont c’est là la première grande bande dessinée, est de la meilleure des fabrications. Aisance, dynamisme et mouvement en composent l’étoffe, liberté d’un trait oscillant entre sagesse et lyrisme en assure le maintien.

Ma révérence est une toute belle bande dessinée de petit format mais à forte pagination, rythmée à souhait, drôle et attachante ; un plongeon d’un rocher de trente mètres de hauteur, libéré des figures imposées et réalisé avec style et souplesse.

* Véronique Sanson, Ma révérence

 

 

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