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Après le singulier Là où vont nos pères de Shaun Tan, œuvre muette unanimement saluée, justement récompensée et désormais titulaire du label « classique », on aurait pu penser que les thèmes de l’exil et de l’immigration feraient des émules chez des auteurs toujours soucieux d’appliquer à leurs projets des recettes qui traduisent des préoccupations contemporaines. Or, hormis dans le cas de la bande dessinée documentaire devenue un genre à part entière grâce d’une part à l’avènement de reporters tels qu’Étienne Davodeau et Joe Sacco ou de témoignages comme c’est le cas du Photographe de Guibert, Lefèvre et Lemercier, et d’autre part à la création de magazines du type XXI ou plus récemment La revue dessinée, rares sont les publications de fiction dont l’enjeu est défini par le truchement d’une aventure humaine tributaire de la réalité géopolitique (on peut citer néanmoins Droit du sol de Masson et Békame de Pourquié et Ducoudray). Les ombres vient occuper ce champ-là, mais du bout de l’orteil, avec l’air de ne pas y toucher et l’assurance d’un conte universel.

La trame est d’une simplicité enfantine : un frère et une sœur se voient contraints sous la pression paternelle de fuir toutes affaires cessantes leur contrée assaillie et d’essayer de gagner coûte que coûte le Grand Pays, terre de tous les espoirs. Débute alors leur odyssée, dont on sait qu’elle prendra fin dans l’exiguïté d’un bureau officiel où une espèce de fonctionnaire mastodonte écoute et retranscrit le récit auquel se livre le personnage principal, sous l’influence de ses parents décédés devenus ombres.

On le sait bien, depuis la nuit des temps toutes les histoires ont déjà été racontées puis écrites. Dès lors, c’est la personnalité des auteurs et la richesse de leur univers et de leur héritage qui impose l’originalité d’une œuvre. Les ombres se distingue du lot commun des épopées fantastiques et bibliques grâce à la valeur artistique de ses représentations et la manière plutôt intelligente de régurgiter les références en flirtant avec l’inconscient ou l’imaginaire collectif. Le récit s’approprie des images de l’enfance et du rêve, les malaxe puis les restitue d’une manière inédite, comme par la force d’un tour de magie. On croise tour à tour l’ogre du Petit Poucet, Hansel et Gretel abandonnés dans la forêt, Moïse et les siens dans leur traversée du désert ou bien Pinocchio retenu dans le ventre de la baleine, autant d’images d’Épinal, d’icônes réinterprétées par la grâce d’Hippolyte qui avec ce livre touche à la quintessence de son art. La relative faiblesse de la portée des dialogues (dans le sens d’un manque de relief, d’une utilisation qui ne dépasse que rarement un rôle purement informatif) est avalée par la déferlante graphique qui inonde et sublime le récit. Peut-être le choix de camper des personnages qui n’ont pas grand chose à raconter du fait de leur jeune âge et de leur inexpérience est-il délibéré. Peut-être la volonté de Zabus était de ne pas trop en faire et abandonner les rênes au talent d’Hippolyte (même si l’épisode de comédie musicale de l’ogre Thénardier demeure très réussi). Alors, en ce sens, l’objectif est atteint. Qu’il s’agisse de dessin pur comme pour la représentation des ombres ou dans la suggestion symbolique des splendides pages en noir et blanc qui viennent énumérer les chapitres dans une forme de scansion à rebours, qu’elle s’exprime au travers de l’utilisation frénétique de la couleur à l’image de cette double page qui se suffirait à elle-même au cœur d’un encadrement, l’incarnation garantit dans Les ombres la puissance narrative ; le verbe s’efface au profit de l’évocation graphique. Page après page, le lecteur est happé par un tourbillon incessant d’ambiances chatoyantes dont les variations agissent au gré des tempêtes rencontrées, des forêts traversées dans l’inquiétude, de la sérénité temporairement revenue. D’allégorie en démonstration, la structure du récit s’articule autour d’une réflexion propre à chaque planche, la couleur dominante orientant tons et sentiments dans un ensemble cohérent qui apporte à la progression de l’itinéraire des personnages tout l’équilibre que requiert une divagation fantomatique lorsqu’elle est traduite en bande dessinée. Il n’y a plus qu’à se laisser aller à la dérive et accompagner les personnages dans leur destin kafkaïen.

Avec cette bande dessinée épaisse et sensuelle, les éditions Phébus effectuent leur galop d’essai en la matière. Le moins qu’on puisse dire, c’est que la maison s’est donnée les moyens de s’affirmer comme un éditeur sur lequel il faudra à l’avenir compter. Outre la qualité artistique d’un volume imposant (pas loin de deux cents pages) qui va sans doute s’imposer comme une des quelques parutions essentielles de cette année, le travail réalisé sur l’objet est remarquable, que ce soit dans le choix d’un beau papier mat à fort grammage, d’un grand format qui ne trahit pas la taille des planches originales, d’un pelliculage « peau de pêche » très à la mode et soyeux, d’une couverture séduisante, et enfin d’avoir fixé un prix plus qu’abordable, seulement vingt-quatre euros.

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