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[…] Il y a pour vous, j’imagine, la planète BD, pour autant qu’auteurs et lecteurs forment une connivence, ou par-delà nos corporations professionnelles respectives, la mouvance européenne, qui a un vague air de famille, certes, mais dont je doute qu’elle puisse faire plus qu’un conglomérat, quelque chose comme un nous où l’on se tient les coudes.

[…] Les internautes, me direz-vous, n’ont pas de patrie ?

Allons donc, […] la plupart se bricolent une petite bulle à plusieurs, une alvéole bien à part, avec ses douanes et ses mots de passe, pour mieux se tenir au chaud. Le non-lieu numérique, malgré le doux enchantement de l’utopie, cache une machine à fabriquer de nouveaux territoires, hors-sol, oui, mais barricadés en pointillés. On ne détruit pas ce qu’on remplace, et le remplaçant est souvent l’original en pire.

(extrait de la lettre de Régis Debray à Alexandre Franc datée du 15 avril 2013, publiée dans son intégralité dans Cher Régis Debray)

Régis Debray n’a jamais rien entendu à la bande dessinée, bien que son destin ressemblât par endroit à celui d’un Corto Maltese bien intentionné. Tantôt révolutionnaire guevariste, tantôt conseiller occulte du renouveau socialiste à la française et à la grâce de la rose, Régis Debray a porté haut et à travers le monde les valeurs humanistes qui ont toujours déterminé son existence, occupé ses pensées et jalonné son œuvre.

Régis Debray ne connaît pas la bande dessinée mais il a compris comment les sphères communautaires s’établissent autour d’une identité (fratrie, profession), un champ (nation, continent) et une technique (imprimerie, enregistrement du son et de l’image, internet). Autrement dit, en quoi les moyens de véhiculer une idée à laquelle se rattachent des groupes peuvent légitimer et outrepasser l’idée elle-même. C’est dans cette acception de la promotion du lien culturel incarné par le branchement qu’il a inventé le terme et la pensée de médiologie. Il sait que le monde occidental fonctionne selon le principe démocratique de la raison du plus grand nombre et que plus les périphériques corporatifs sont visibles, les médiasphères, et particulièrement l’hypersphère en ce qui concerne le microcosme de la bande dessinée, plus ils sont prégnants. Ce qui existe circule dans l’espace à l’aide d’agents de transmission, le contenant « stylise » le contenu. Les citations qui résultent des échanges constatés dans l’hypersphère les isolent de leur contenant primitif dans une forme de transmission dénaturant un document dont le sens n’est plus justifié que par les moyens de sa propagation.

C’est ainsi qu’il devine l’appartenance d’Alexandre Franc à la communauté bédé, son nous, son serrage de coudes et les non-lieux où elle s’exprime, énonce, brille et déploie son courroux. Le médiologue étant un intellectuel curieux, c’est avec un plaisir non dissimulé, presque enfantin, qu’il accepte de participer au projet que lui propose Franc. Les pages initiales du livre font état de sa genèse et des premières prises de contact avec le philosophe (qui reconnaît avoir comme moi l’esprit d’escalier ! – ce qui du reste ne pose pas de difficulté majeure dans le cadre de relations épistolaires).

Pourtant, et malgré la qualité de son premier contact avec Franc, Debray va faire mine de traîner les pieds, alors que le temps qui passe, le silence qui s’y accroche, rendent le dessinateur de plus en plus perplexe quant à la réelle motivation de l’écrivain. Celui-ci laisse délibérément mariner le cadet dans son jus ; il l’abandonne à sa décantation ; il attend que de l’intention d’une collaboration se constitue un cadre déterministe, que l’idée se précise et définisse les contours de sa propre intervention ; qui deviendra, comme cela va de soi, chacun agissant avec ses propres arguments, littéraire. Franc rapporte les lettres que lui a envoyées Debray après qu’il eut estimé la matière première suffisamment consistante pour appeler un écho éclairé.

Si parfois la pensée de Franc s’éparpille dans la rotation schizophrénique d’une centrifugeuse où il se cache désespérément, la partie de ping-pong à laquelle se livrent les deux auteurs reste plutôt réjouissante, Debray s’invitant en tant qu’initiateur d’une ponctuation des hypothèses émises dans l’anarchie volontaire des pages en bandes dessinée. Pêle-mêle sont évoquées les idées de république, de famille, d’écrasement individuel ; la perte de repères, l’émergence des pères de substitution.

Cher Régis Debray est produit d’appel. Il permet de faire connaissance avec l’écrivain par le biais de l’anecdote humoristique (voilà qui ne lui plairait pas du tout !), mais très vite l’envie d’en savoir un peu plus se fait sentir, l’envie d’autres lectures permettant d’appréhender sa pensée de plus près et d’entendre les sons produits par la souplesse de la démarche médiologique. C’est en ça que ce livre est sans doute un très bon exercice initiatique. Le je, le nous, s’y côtoient de manière désordonnée mais réfléchie. La nation face à l’individu. Le continuum collectif face au moi social.

Plus que d’intellectualité, il s’agit là d’intelligence.

Pour davantage d’informations, lisez le formidable abécédaire de la médiologie : http://mediologie.org/presentation/abecedaire1.html

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