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Hors-zone s’inscrit dans le prolongement du dispensable Crimechien dont les éditions Cornélius proposent une nouvelle version en même temps que la naissance de son costaud de frère cadet. Enfin, plus que dispensable, je devrais dire anecdotique, à tel point que l’édition neuve s’accompagne (par souci d’épaisseur raisonnable ?) de versos vierges de toute impression.

Dans un monde qui ressemble à un clone hyper-technologique du nôtre, un détective enquête à propos d’un meurtre commis de manière acharnée sur un chien, crime suprême s’il en est. Récit paranoïaque, il s’avère que les recherches conduiront le héros davantage à la reconstitution d’un cauchemar qu’à la confrontation d’un vulgaire assassin. Comme dans Angel Heart, le film d’Alan Parker adapté du roman de William Hjortsberg, le personnage central est acculé à la redécouverte de lui-même et de ses agissements passés. Professionnel jusqu’au-boutiste, une fois tirées les conclusions de l’affaire, il se verra contraint d’assumer et exécuter la sentence en se suicidant.

Hors-zone semble s’immiscer dans les pages blanches, les fameux versos vierges de Crimechien. Il est le développement d’une histoire que le premier livre n’aurait proposée qu’en terme de synopsis, un peu comme en presse il y a le titre et l’article. Est-ce le laps de temps entre le peu qui reste à vivre et une mort inéluctable qui est la cause de la résurgence des souvenirs (comme dans Les choses de la vie de Claude Sautet) ? Le héros, sorte de Tintin rubicond privé de houppette, vient de se faire sauter la cervelle en conclusion [de son] enquête. Il se souvient des raisons qui l’ont amené à son exécution et, comme dans toute rêverie ou même conversation, les images en amènent d’autres et produisent un enchevêtrement déstructuré où le temps n’a plus sa place.

On peut aussi voir le principe d’une mise en abyme, un personnage qui va à la rencontre de lui-même à travers le miroir du temps et de l’Histoire, qui se contemple en quelque sorte à l’abri du paradoxe temporel. Ou alors une autre chance lui est-elle donnée ? Une récompense pour la qualité de son enquête (bien que la fin accrédite plutôt la première version) ? Cette interprétation peut être confortée par l’analyse du titre même. Hors-zone semble vouloir dire hors-réalité, hors-histoire, nulle part (un ciel factice, fait de trames d’impression), et n’est-ce pas une légende que Banks (le méchant de service, représenté en masse informe) et les siens cherchent à s’approprier sous la forme d’un récit éternel et immuable, si vaste et d’une complexité telle que nul ne pourrait jamais le connaître dans sa totalité, un récit qui se substituerait au monde et dans lequel chacun aurait un rôle à jouer ? L’Histoire n’est après tout que le résultat d’une somme de manipulations…

Il y a aussi deux narrateurs, différenciés par l’utilisation ou non des guillemets. Comme les deux moi du héros, l’un en et l’autre hors-zone, la zone symbolisant la réalité, les limites de l’acceptable. D’un côté la personne physique, de l’autre sa projection mentale, onirique, cosmique, l’au-delà d’un carcan politique auquel est soumise la population. L’immédiateté et le foisonnement de l’information annihilent la mémoire, jusqu’à ne plus faire admettre que l’évidence d’un présent. Le passé s’efface, les crimes s’oublient, seule l’enquête permet la détermination du mobile et la forme de l’acte. C’est une dimension symbolique qui apparaît évidente dans Hors-zone, autant que peuvent le suggérer les scènes de casse-pipe derrière lesquelles se cachent les ombres de Céline et, pourquoi pas, Tardi. Blexbolex malaxe l’Histoire et lui tord chaque muscle afin de la remodeler à l’image de la rêverie à laquelle invitent ses illustrations en à-plats qui ne sont pas sans rappeler le travail d’affichiste de Savignac. Les textes, ciselés avec humour et écrits avec l’urgence qui peut habiter un héros aux abois, possèdent un éclat littéraire et une verve poétique qui constituent le terreau de l’illustration, dans la forme et dans le fond. Des formules font mon régal : un ciel presque totalement oblitéré ; le silence vrombissant ; un musée naval sous-subventionné ; techniques de terreur narrative ; la soapresse. Toutefois, la subsistance de coquilles est à regretter : je fini, je cru, manuscript, lettre qui se substitue à une autre, oublis d’accents peuvent décevoir une certaine clientèle.
Malgré les légers couacs évoqués au-dessus et qui seront corrigés j’espère dans une deuxième édition, je crois qu’on tient là un livre important qui mérite d’être défendu à sa juste valeur, celle de l’expression d’un artiste qui retranscrit le monde à l’image de sa technique et qui, de ce fait, ouvre la porte des possibles. Il devient par conséquent envisageable de se réapproprier l’œuvre et de l’intégrer à son propre univers.

Cette chronique a été rédigée en juin 2012

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