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Vois comme ton ombre s’allonge à mesure que la fin du jour approche, et comprends que tu as fini par ravaler tout ce que tu avais si consciencieusement vomi, glissant seconde après seconde, toujours distrait par autre chose

Gipi a déposé devant toi le miroir déformant qui te renvoie à une autre image que celle à laquelle tu t’es toujours efforcé de croire, comme un être immortel. Il te parle de Silvano Landi ou bien de lui-même, peu importe, c’est bien à toi qu’il s’adresse, et s’il se malmène, c’est toi qu’il provoque et repousse derrière le double vitrage des fenêtres d’un hôpital psychiatrique, et dans tes retranchements les plus intimes. Si Landi semble s’être oublié, tu te souviens encore de ton visage sans ride, tu te souviens du siècle dernier et des lettres qui t’ont un jour bouleversé. Tu te souviens des actes qui ont entraîné encore d’autres actes, tu sais qu’il suffit parfois d’un seul milligramme pour faire pencher la balance. Mais as-tu perdu un seul jour ton chemin ? T’es tu retrouvé nu de nuit et hagard dans le tourbillon fluorescent du scintillement des lucioles publicitaires d’une station-service ? As-tu jamais voulu fuir, dedans et en-dehors, le profil bas et renonçant aux mots ?

Les murs du HP forment un labyrinthe dont les portes de sortie sont surveillées par autant de Minotaures en blouse blanche. Silvano égrène des comptines, tu reprends un Bituprozan. Les protocoles sont usés comme des pneus sans sculpture : on vous montre des dessins, on vous encourage à tracer les contours de vos obsessions alors que ton portrait dans la glace suffit à faire comprendre que les ravines de ton visage ont été creusées par des années de ruissellement. Après, c’est la mort qui cligne de l’œil dans le reflet que tu avais évité en te blottissant au creux de la vie des autres.

Landi écrit des livres. Il choisit des mots pour traduire les sentiments que tu ressens quand tu fais de ton existence autofiction et que tu abandonnes ceux qui croyaient en toi dans le brouhaha des pompes à essence. Sauver sa peau est-il fatalement lâcheté si des écrits doivent subsister ? Écrire, c’est se permettre de parler sans être interrompu. C’est se graver la vie qu’on veut dans une mémoire électronique. Quand on écrit, on se rapproche et on s’éloigne en même temps. On quitte le monde des vivants pour rejoindre celui des possibles, si on en a l’idée.

Et c’est finalement avec peu d’idées, mais des idées percutantes, que Gipi évoque le désarroi de la création, la perte de repères, et l’inexorable vieillissement. Son récit oscille entre deux approches graphiques : dureté du trait, souplesse de l’aquarelle ; la souffrance de l’instant, de l’histoire présente face à l’autre Histoire, celle des grands et des petits, celle qui nourrit nos fantasmes et dont les fragments nous poussent à incarner un idéal. Le passé et le présent s’entremêlent, se font l’amour jusqu’à totale symbiose, fusion entre Landi et son aïeul, entre littérature et réalité.

Tu ne vas pas à la mer, toi. Tu parles de la mer.

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