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On avait laissé Blutch aux prises avec les digressions des dernières pages de Pour en finir avec le cinéma quand, dans une schizophrénie de cinéphile, ses traits avaient pris l’apparence de ceux de Jean-Luc Godard, et qu’excédé par le babillage incessant du monstre qui ne pense la vie qu’à travers des mètres de pellicule, Michel Piccoli avait fini par « descendre là », après avoir pris soin de bâillonner l’outrecuidant. Dans Lune l’envers, on le retrouve dans le rôle plus commun d’un créateur de bande dessinée. Mais un rôle de composition puisque, sous le nom de Lantz, il incarne, non sans une certaine mesure d’ironie, le personnage d’un auteur à succès.

Blutch est blagueur et Lune l’envers, dans chaque strate de sa structure, ne manque pas d’humour. Le monde qu’il décrit relève d’un fantasme où la bédé aurait supplanté le cinéma en tant qu’art le plus populaire. L’entreprise Médiamondia (toute référence à son employeur actuel n’étant évidemment pas fortuite) règne sans partage sur ce monde-là. Elle fait ses choux gras de la série Le nouveau nouveau testament, duquel Lantz a pris les commandes depuis une vingtaine d’années. Or, ce dernier bute depuis de longs mois sur le nouvel opus tant attendu par l’humanité (tome 42), au désespoir de ses éditeurs Blumentritt et Kartatz, joués respectivement par Érik Orsenna et Hugo Pratt. À grands coups de majeur, ils vont devoir mettre au pas Lantz et ses méthodes artisanales, puis confier la série mythique à un pilote automatique.

C’est à ce moment que la réalité se dédouble, que les époques fusionnent, dans un trouble de perception spatio-temporel qui réunit à la fois protagonistes et lecteur, et que le titre du livre prend toute sa dimension. Liebling, la jeune femme qui a l’honneur d’introduire et de conclure le livre, est également en charge de la transition entre passé et futur, telle une icône à la fraîcheur inaltérable, une injure à la décomposition dont Lantz est fatalement la victime et la proie désignée. Tandis que lui peu à peu agonise à force de s’enliser dans les promesses faites du bout de la langue aux épouse et concubine, elle fait figure de muse d’hier, d’aujourd’hui et de demain, celle qui résiste tant qu’elle peut à la logique de masse et aux productions aveugles fabriquées dans les trous du système Eurifice, quand tout le monde baisse la tête et y introduit les bras. Muse, artiste, cobaye et objet du désir, elle marche fièrement au devant de la horde des quidams connectés, à la fois inabordable et sublime. Elle est la femme ; elle est la raison d’être.

Ce qui ressort de Lune l’envers, en définitive et en soutien aux allusions récurrentes et appuyées à la dérive plus ou moins consciente du monde mondialisé, c’est le plaidoyer de Blutch en faveur de sa propre cause. Comment le lui reprocher quand si peu d’intervenants de la bande dessinée, les prescripteurs en tout genre tellement habiles à donner le la en ligne, montent au créneau pour hurler à la face du monde ses qualités d’auteur exceptionnel ? Blutch ne ferait-il de la bédé d’auteur que pour les auteurs, des livres qu’on respecte comme on le fait de ceux de Joyce mais qu’on ne conseille pas (les lit-on jamais ?), des livres guidés par une inspiration qui ferait lever les yeux de Blütch au ciel, l’apprenti éditeur qu’il met ironiquement en scène, son négatif ? La marionnette Lantz lui sert de héraut et devient le chantre de la profession de foi dont il ne s’est jamais départi. Une fois de plus, à l’opposé de la création formatée qu’il dénonce à couvert, c’est une œuvre réfléchie et aboutie qui s’impose, tant dans le fond que dans la forme.

Il est un peu énervant, Blutch, parce qu’il écrit aussi bien qu’il dessine. L’expressivité – ou bien l’expressionnisme – de son trait le dispense de récitatifs et les dialogues coulent comme les rapides d’un cours agité qui renvoie l’eau d’un bord à l’autre, ou les saillies vicelardes d’un personnage à l’autre. Son sujet prend forme à mesure que les sujets se lâchent et se fâchent, et on pense à Jean-Claude Forest et à l’imaginaire fantasmagorique dont Lune l’envers se fait l’écho sans trop de détours, de la mise en couleurs (signée Isabelle Merlet) à l’amour des femmes qu’on malmène mais qu’on aime, infiniment.

Le féminin est semblable au catalogue de Médiamondia, il est éternel.

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