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Souvent, d’un air entendu, un client me glisse : « Votre franchise Canal BD, là, ça ressemble à une bonne affaire. » C’est affirmé en toute bonne foi et dans un élan de certitude, un peu comme il arrive que parfois on me dise en évoquant une de mes vendeuses : « Votre femme m’a dit qu’elle avait mis un livre de côté pour moi. » Souvent, les gens prennent leurs fantasmes pour une expression de la réalité…

La réalité est terriblement décevante : je ne suis pas marié à la vendeuse blonde et Canal BD est un groupement coopératif. Plus exactement, une société anonyme coopérative de commerçants. Il est identifié sous le nom de Groupement des libraires de bande dessinée et a été créé en 2007 dans un élan purificatoire d’un statut associatif jugé inadapté aux exigences de la modernité. C’est-à-dire que le GLBD/Canal BD rassemble une petite centaine de librairies indépendantes spécialisées en bande dessinée, je dis bien « indépendantes », sous un label et un étendard communs, et un pouvoir collégial établi selon le principe égalitaire d’un homme égale une voix. Le but du regroupement, c’est que, si chaque librairie garde sa spécificité (son nom, son enseigne, son statut juridique, son mobilier, son âme ou son manque d’état d’âme), le fait d’y adhérer puisse constituer un moteur économique grâce aux outils et productions spécifiques qui sont mis en commun. Il faut reconnaître, chiffres à l’appui, que le pari semble réussi, et que, dans un marché du livre en érosion depuis plusieurs années, où l’effondrement récent de modèles économiques tels que Virgin ou Chapitre provoque l’inquiétude de toute une industrie, Canal BD est un des rares réseaux de librairies à afficher une progression constante, et si la sérénité est actuellement de mise chez la plupart des libraires affiliés et au sein du conseil d’administration, le parcours qui a conduit à une affirmation d’identité qui fait beaucoup d’envieux fut des plus chaotiques.

Lorsque j’ai créé ma librairie en 1997, et partant de l’idée que l’union fait la force et le progrès social, adhérer à l’Association des libraires de bande dessinée me paraissait une évidence. Pour autant, il ne fut pas évident d’y être admis, il a fallu montrer patte blanche. Le milieu des années 90 a correspondu à une période de structuration pour l’ALBD. L’élan collectif et amical né dix ans plus tôt d’une idée de certains libraires spécialisés de l’ouest de la France (des pionniers ayant créé les premières boutiques de province) a fait des émules. Devant la profusion des ouvertures de nouveaux points de vente et la volonté d’une grande partie des responsables de ces derniers d’adhérer au mouvement, l’association a dû s’adapter à son succès, se responsabiliser et définir des champs d’action. Lorsque j’ai pris contact avec l’ALBD, ce fut par le biais d’un délégué général, coordinateur free-lance rémunéré par l’association. C’est par lui que j’ai compris qu’il me faudrait multiplier les approches avec les libraires adhérents et effectuer des périodes de stage dans des librairies pour pouvoir espérer rejoindre les troupes. De plus, et je crois que je dois être le seul à être passé par là, j’ai dû me fendre d’une lettre de motivation afin que le conseil d’administration daigne labelliser ma future librairie.

Outre l’aspect syndical de l’organisation (liée depuis toujours au Syndicat de la librairie française et forte de certain procès retentissant dans le cadre de la défense et du respect de la loi sur le prix unique du livre), quels avantages pouvait tirer un libraire néophyte de son appartenance au mouvement ? En contrepartie du montant de l’adhésion (je ne me souviens plus de la somme de l’époque, mais aujourd’hui je paye 1 369 euros hors taxe par an  et certainement plus à partir de l’année prochaine), quels étaient les dispositifs établis pour permettre à une librairie ALBD de tirer son épingle du jeu et de montrer éventuellement que ce sigle porté comme un étendard la rendrait meilleure qu’une autre ? Tout d’abord, le plus important, le nerf de la guerre, la remise. Le livre étant soumis, comme chacun le sait (hum…), à un prix public unique défini par l’éditeur, la marge commerciale du libraire résulte de la remise que lui consent ledit éditeur. Cette remise est, si l’on considère les conditions générales de vente publiées par les organes de diffusion, tributaire d’éléments de calculs qualitatifs et quantitatifs. En vrai, ça se fait à la tête du client. Et l’ALBD avait réussi à convaincre le groupe Glénat de son potentiel et obtenu pour ses membres un accord de remise à hauteur de 37 % la première année et de 40 % dès l’année suivante et jusqu’à la mort, taux que l’on peut considérer comme étant le maximum octroyé aux libraires (re-hum…). Ça, déjà, c’était pas mal.

Après, il y avait les actions communes : l’édition de tirés à part, illustrations imprimées sur du beau papier à fort grammage offertes aux acheteurs du livre auquel elles se rapportent, facturés aux libraires ; un prix annuel de la meilleure bande dessinée ; la fabrication de sacs en plastique, ces poches dont on accepte l’absence ou le coût dans les supermarchés (et maintenant à la Fédération nationale d’achats des cadres) mais qu’on exige d’un petit commerçant sous peine d’aller voir ailleurs, qu’on soit écologiste ou pas (j’en passe plus de dix mille par année), arborant un dessin du lauréat du prix des libraires (et pour les plus altruistes, la liste ville par ville des librairies du réseau) ; des opérations ponctuelles négociées avec les éditeurs proposant une mise en avant des collections, plus-produit à l’appui (plaquettes de timbres pour la collection Grafica de Glénat, guide des Terres de légende pour la collection de chez Delcourt, coffret exclusif Le Cycle de Cyann à l’occasion de la sortie du deuxième tome chez Casterman).

C’était un peu la préhistoire. Ça tirait de partout, sur fond d’antagonisme entre Paris et province, les éditeurs rigolaient bien, au minimum ils ne croyaient pas vraiment à l’union. Je me souviens d’une assemblée générale épique lors de mon premier Angoulême. Les parisiens avaient pris le pouvoir au conseil d’administration, les « historiques » ne voyaient pas ça d’un très bon œil… Les orientations étaient discutables. Par exemple, la création d’un service minitel 3614 Canal BD, à l’heure de la mise en route d’internet, ne faisait pas très sérieux. J’entends encore le délégué général me soutenir en 98 ou 99 que le Minitel avait de l’avenir… Dès lors, il semblait difficile de fédérer tous les adhérents autour d’idées qui n’en étaient pas. De mon côté, j’écoutais, j’apprenais.

À la même époque, en même temps que l’ALBD choisissait son nom de guerre, le numéro un du bimestriel Canal BD Magazine voyait le jour. On peut considérer cet événement comme une action constitutive du groupement, une publication qui mettait tout le monde d’accord et apportait un peu de fierté et de satisfaction dans les rangs. La valeur de l’outil n’est plus à démontrer quinze ans plus tard : honnête guide d’achat habillé d’une maquette qui a su évoluer avec le temps, apprécié des acheteurs publics et privés, le magazine s’est épaissi à mesure que l’activité éditoriale progressait, et un petit frère au format inférieur l’a rejoint au milieu des années 2000, le Manga Mag, qui paraît de manière alternative, les mois impairs. Bien évidemment, s’il sont offerts par les libraires, les magazines sont facturés par Canal BD : 0,535 euro le grand et 0,345 le petit.

Puis j’ai voulu participer à l’effort collectif. J’ai fait partie d’un groupe de travail afin d’organiser une opération multditeurs autour d’un catalogue polar, tentative avortée. Qu’à cela ne tienne, j’ai porté un projet d’édition de luxe qui a abouti avec douleur et un autre qui n’a pas obtenu un nombre suffisant de précommandes pour être validé. C’était juste avant que Canal BD faillisse mourir.

Les libraires de l’Ouest n’avaient toujours pas digéré que leur bébé leur échappe, et, bien que certains d’entre eux figuraient au conseil d’administration de l’association, le président n’était autre que le directeur de la chaîne de librairies spécialisées Album qui, au début des années 2000, faisait figure d’épouvantail avec la multiplication de ses points de vente dans l’Hexagone, souvent en concurrence directe avec un libraire indépendant labellisé Canal BD. On sait depuis ce qu’il est advenu de cette effervescence, de la folie des grandeurs (cf. Chapitre et Virgin)… Ce qui me déplaisait prodigieusement, c’était que notre beau Canal BD Magazine était vendu en parallèle à Album, avec une couverture différente mais un contenu identique, et distribué dans les librairies affiliées sous le titre Album Magazine. Non seulement on vendait notre âme au nom de la rentabilité, mais en plus à un homme d’affaires dont l’objectif était de prendre notre place. Etcomble de l’ironie, on confiait la présidence de l’association à ce diable. Face à la sourde oreille que proposaient les dirigeants de Canal BD à mes récriminations, j’ai décidé de rejoindre la fronde de plus en plus rugissante et je me suis rapproché de mes frères de l’Ouest. Une réunion se tint à Nantes avec une dizaine de libraires, réunion qui fit trembler le conseil parisien et le nouveau délégué général (on s’était débarrassé entre-temps du représentant en Minitel) qui tout au long de la journée a tenté de tempérer désespérément par SMS les insurgés. On était au bord de la scission, du moins c’est ce que je pensais naïvement. Certes, le général charismatique qui conduisait la révolte proposait des solutions alternatives, entre autres celle de rejoindre les rangs des BD Fugue Café, qui disposaient eux aussi d’un magazine. Or, j’avais surestimé les capacités de travail de mes confrères, qui ne sont ni plus ni moins importantes que celles de tout un chacun dans la plupart des domaines professionnels, mais qui demeuraient inférieures à celles des Parisiens du conseil d’administration, je le reconnais. Une fois chacun revenu dans sa librairie et sorti du four que peut provoquer la coercition, le soufflé est retombé. La seule action collective a été la rédaction d’un texte commun rédigé par mes soins, que le conseil d’administration dénonça point par point dans un courrier de réponse vindicatif mettant en cause individuellement les libraires mécontents. Et plus personne n’a bougé, malgré mes appels insistants. Chacun des dissidents a pris une décision individuelle, celle de quitter Canal BD ou celle d’y rester. J’y suis resté.

Je ne le regrette pas, loin s’en faut. Il faut croire que notre coup de semonce avait fait réfléchir les dirigeants et que la nécessité de passer la vitesse supérieure leur parut dès lors incontournable. Nous avions des outils en commun, comme celle d’un logiciel de gestion de librairie. Centraliser les données des ventes était le moyen idéal de démontrer aux éditeurs et diffuseurs le poids que représentait l’ALBD, en particulier dans le lancement des premiers tomes de séries et des publications ambitieuses. À l’époque de la création de Delsol, l’unité de diffusion des éditions Delcourt et Soleil, qui depuis a étoffé son catalogue avec d’autres éditeurs, devenant la force de vente la plus importante en matière de bandes dessinées, j’avais discuté avec son directeur commercial, qui insistait sur l’impossibilité de négocier des conditions commerciales équivalentes pour tous les membres tant qu’il ne pourrait disposer de remontées globales des chiffres de vente, addition apparemment impossible à réaliser avec la complicité de Hachette, le distributeur de Delsol. Il y avait surtout dans son discours un encouragement à aller plus loin, à mutualiser nos forces et nos moyens afin d’accéder à la reconnaissance dont il voulait bien accepter la légitimité.

Autour de 20062007, le coup d’accélérateur a bien eu lieu. Le changement de statut juridique, l’embauche d’un nouveau coordinateur issu du domaine de l’entreprise, le rapprochement des membres autour de réunions régionales ayant pour but de bien faire comprendre à chacun la nécessité d’apporter un peu de son temps dans un domaine de compétence bien défini, et pour le bien commun. Entre-temps, un changement de président avait eu lieu et Album entamait son écroulement. Les magazines lui sont toujours fournis avec un repiquage spécifique, mais l’impact et le positionnement concurrentiel ne sont plus les mêmes. De mon côté et depuis 2009, je fournis dès le lundi la banque d’images que le webmaster de Canal BD utilise pour la création de la newsletter hebdomadaire informant les abonnés des parutions. Les actions se sont multipliées, que ce soit dans les librairies ou en dehors : des écrans diffusent des films renouvelés toutes les deux semaines qui font état des opérations en cours, des produits exclusifs et des actions culturelles menées par les adhérents ; des drapeaux, enseignes et vitrauphanies apposées en vitrine signalent une appartenance forte au réseau ; des mises en avant négociées avec les éditeurs autour de nouvelles parutions fleurissent dans les vitrines des librairies (payées par les éditeurs, les libraires participant étant censés recevoir des marges arrière – peut-être un jour…) ; une collection de tirages de luxe et peu onéreux sont réalisés par Canal BD (le même principe que les tirages Album de l’époque, c’estàdire une couverture différente du tirage classique, un dos toilé, un cahier de bonus, un ex-libris, les pages intérieures étant les mêmes que celles de l’édition courante) ; un site internet, www.canalbd.net, dont la création et la fonctionnalité ont été des plus chaotiques, lequel, s’il ne s’avère pas concurrentiel en matière de vente en ligne, est un plus indéniable pour soumissionner aux marchés publics et espérer les remporter ; un observatoire des ventes auquel les éditeurs peuvent s’abonner et ainsi apprécier le poids de Canal BD dans la défense des titres de leur catalogue : les nouveautés, bien sûr, mais surtout le fonds, qui reste pour tout le petit monde spécialisé un enjeu primordial.

Poids et enjeu, c’était bien par ces deux mots que passait la reconnaissance de Canal BD vis à-vis des éditeurs. La mise en garde du directeur commercial de Delsol était prophétique. Presque dix ans plus tard, tous les membres se félicitent de la professionnalisation de Canal BD. Le réseau est reconnu comme essentiel à la diffusion des bandes dessinées et les conditions commerciales peuvent se négocier pratiquement avec et pour tout le monde à des niveaux inespérés il n’y a pas si longtemps. Les remises accordées flirtent avec le maximum, des remises supplémentaires sont fréquentes dans le cadre des commandes de nouveautés, les échéances de paiement reculent… Pour résumer, les conditions de rentabilité de nos librairies sont renforcées grâce à l’union.

En outre, les relations entre libraires ont évolué. Les échanges de mails sont quotidiens, que ce soit de l’information ou de la demande de rétrocession de livres épuisés encore en stock chez les uns et les autres. Beaucoup de conneries sont aussi racontées, mais c’est bien normal quand on est près de cent et de sensibilités différentes ! Dans l’ensemble, l’ambiance est plutôt bon enfant, même si certaines initiatives d’associés peuvent paraître déplacées. Ainsi, un confrère qui m’avait bien aidé à mes débuts n’a pas hésité à venir me faire concurrence, pas plus loin qu’à cinquante mètres de ma librairie. Le business peut parfois prendre le pas sur l’entente cordiale… Quoi qu’il en soit, il a fallu recourir au vote du conseil d’administration quand en 2011 mon associé concurrent a demandé que sa librairie nouvelle puisse rejoindre le réseau. À l’issue de l’assemblée générale du festival d’Angoulême, nous avons été entendus tour à tour. J’ai développé mon argumentaire autour de l’incohérence qu’il y aurait à trouver deux librairies Canal BD côte à côte, dont une historique, en tout cas au niveau de l’image qu’elle a en ville, et l’autre appartenant à ce qui ne porte pas d’autre nom qu’une chaîne et dont l’indépendance ne peut être totalement démontrée. Je dois dire que le fait que le conseil statue en ma faveur, en plus de me procurer du plaisir, m’a apporté une confiance encore plus grande dans le groupement.

Car c’est vrai, et vous l’avez constaté, je sais mettre du poil à gratter partout où j’en ai envie, mais je suis capable de reconnaître à leur juste valeur les actes et les initiatives lorsque je les juge aboutis. C’est le cas pour le GLBD/Canal BD. Des libraires se sont donnés presque corps et âme afin qu’il devienne ce qu’il est. Certains y ont sacrifié une part de leur vie privée. Le résultat ne tolère aucun doute, et s’il arrive que des lecteurs fassent la confusion entre groupement d’indépendants et franchise, c’est que l’image du réseau est forte. Je le constate avec la visite régulière de touristes et vacanciers amateurs et acheteurs de bédé dont un des premiers réflexe une fois arrivés en ville est de venir faire un tour à la librairie Canal BD. La professionnalisation ne s’est pas faite sans heurts ni sans mal, mais rien n’est jamais simple. Ce que je peux dire aujourd’hui, c’est ma satisfaction d’appartenir et de participer au groupement, dans un monde de solitude ou on ne peut rien envisager seul, ou alors pas grandchose.

 

 

 

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