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Case 1

Temps radieux de printemps. La physionomie de la case est comme une réponse à la case précédente, un négatif : une même taille, un même angle pour montrer l’anse de Port-Donnant en plongée, dans toute sa largeur. C’est le milieu d’après-midi.

Cartouche (fond coloré) :

Donnant, week-end de l’Ascension.

Les cartouches suivants (dialogues cases 1 à 4) ont eux aussi un fond de couleur.

– La plus belle plage du monde. T’es têtu, Monet…

Case 2

Contrechamp. La caméra est au ras du sable, dirigée vers le large. Il y a quelques baigneurs dont les têtes émergent entre des rouleaux de bonne taille. Ninie se trouve parmi eux.

– Foi de moi, tu ne regretteras rien. Ton collègue américain te l’a bien dit, non ?

Case 3

Le plan se resserre tandis que Ninie toute mouillée regagne le bord de la plage. Elle a encore les pieds dans l’eau et son maillot de bain souligne ses formes avantageuses.

– Donnant, c’est la rondeur hypnotique des formes d’une femme. La courbe des dunes, l’ondulation des vagues… Battus comme des esclaves par des rouleaux sans pitié, les rochers qui encadrent ce petit paradis sont plus aiguisés que des pointes. Par gros temps, c’est une impression de puissance immuable qu’inspire le déferlement.

Case 4

Elle noue une serviette de bain autour de sa taille, comme un paréo. Elle a chaussé des lunettes de soleil (différentes de celles qu’on connaît déjà) et s’est coiffée d’un chapeau à larges bords. À ses pieds, un grand sac de plage.

– Ah ah ! Tu as le don de la métaphore, Poly ! Et si je sais compter, avec toi, je ne suis pas le dernier des entêtés ! Soit, nous irons faire un tour sur ta fameuse plage, mais quand la pluie aura cessé. En attendant, tâche de ne pas trop bouger, je n’ai pas fini ton portrait.

Case 5

Elle a maintenant pris de la hauteur et fait une photo de la plage du milieu du chemin qui conduit en haut du rocher sud (côté Bangor). Elle reprend la narration (cartouche au fond blanc) :

Outre le tableau, je suis censée fournir l’histoire. Mansour a dit : « pour quelqu’un qui n’a pas d’imagination, vous ne vous en sortez pas si mal. »

Second cartouche :

« Vous comprenez bien qu’avec toutes ces années d’expérience de vie sur l’île, vous seule étiez capable de démêler la pelote. »

Case 6

Depuis le haut du rocher, elle prend encore une photo. Derrière elle, l’océan, l’horizon.

C’est surtout là que la maladresse de Mansour m’a fait comprendre que rien qui me concernait n’était plus étranger aux Aramiens. À défaut de pelote, la toile qui me retient à eux et à leur bon vouloir est désormais inextricable.

 

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Case 1

Elle coupe du genêt parmi les touffes qui bordent sauvagement un chemin.

Si la partie de ma jeunesse passée à Belle-Île ne fait pas de mystère pour eux, c’est que les ramifications de leur réseau sont encore plus performantes que je l’imaginais. Vous avez dit naïve ?

Case 2

On la devine accroupie derrière un bosquet. Elle a le bas du maillot aux chevilles. Elle fait pipi. À côté d’elle, son sac et un bouquet de genêts.

Al-Issad me tient sous sa botte aussi bien que son peuple, et m’est avis qu’il n’a pas choisi Monet ni Belle-Île au hasard.

Case 3

Nouveau plan sur les dunes de Donnant. Les chemins sont matérialisés par des piquets de bois, et au pied de la dune nord il y a un poste de secouristes habillés en fluo.

La plus belle plage du monde… Le Conservatoire du littoral a bien planté ses piquets partout, rien n’a vraiment changé ici, à part peut-être le nouveau personnel d’encadrement. On y meurt un peu moins…

Case 4

Plan sur un panneau indicateur : « Plage de Port-Donnant – baignade dangereuse ».

Donnant inspire autant d’attirance que de crainte. La force des vagues peut assommer l’imprudent et le courant l’entraîner vers les rochers extérieurs. Tous les gosses s’y sont fait peur un jour ou l’autre. C’est aussi le lieu récurrent de mes rêves agités.

Case 5

Elle pose son vélo en appui contre un mur blanc. Sur la droite, une grande grille d’entrée que surplombe un écriteau : Cimetière de Bangor

Donnant sera mon Monet.

 

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Case 1

De l’autre côté du mur, elle rince un vase au robinet d’eau. Il y a un tas de fleurs séchées à ses pieds.

Le piège se referme. Comment ai-je pu penser pouvoir prendre l’argent et disparaître ?

Case 2

Ninie, de dos, place le bouquet dans un vase posé sur une tombe. La pierre verticale porte la plaque émaillée de la photo d’une vieille femme. Au-dessous sont gravées les mentions « Geneviève Beaudillon – 1912-2005 ».

Ma pauvre mémé…

Case 3

Case parodiant le film Usual Suspects. 5 vieilles femmes, parmi lesquelles la grand-mère de Ninie tout à droite de l’image, sont alignées de face comme pour une identification de suspects.

Tu étais un peu le Keyser Söze de l’île. Personne ici ne te connaissait vraiment. Nul n’aurait pu t’identifier formellement.

Case 4

Plan large du cimetière, Ninie se recueillant devant la tombe de sa grand-mère.

Tu détestais tout le monde. Tu disais que tu n’avais pas de temps à consacrer à d’inutiles salamalecs. Que tout est perdu d’avance et que parler de la météo n’avait jamais rien arrangé. Rebelle sans idéal… Tu préférais ruminer seule ton déclin plutôt que te l’entendre dire.

Case 5

Elle enfourche son vélo. Le sac de plage est bien fixé sur le porte-bagages.

Toutes ces années à tes côtés m’ont fait autant de mal qu’elles m’ont forgée. Le hic, c’est que je pensais avoir bien pris soin de les escamoter de ma biographie officielle.

Case 6 (petite case)

Plan serré sur le portrait de Geneviève Beaudillon. Il y a une ressemblance étonnante entre elle et Ninie.

Qui a ajouté que j’étais le portrait craché de mémé ?

 

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