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Case 1

Intérieur crépuscule. Large salle au premier étage d’un restaurant. Il n’y a pas une table libre. Une baie vitrée offre une vue imprenable sur le port de Palais. La lumière rasante des derniers rayons de soleil projette sur le port des ombres géantes. Le ton du ciel vire au rouge orangé.

Pas du tout ! J’aime encore sortir, moi ! Parfois…

Case 2

La caméra a zoomé sur une table que Ninie occupe seule, profil droit. Tandis qu’elle avale une huître, on découvre en arrière-plan sur la gauche une table de trois personnes où figure Mehdi, assis sur une banquette devant deux autres hommes. L’un est costaud et chevelu, l’autre plus petit, sec, très musclé, chauve, un anneau à l’oreille, un petit air de Popeye. Mehdi a le buste tourné sur sa gauche et observe Ninie qu’il a de trois quarts dos. Le convive costaud, Erwan, fait des gestes amples avec un casse-noix. C’est lui qui parle :

– Je te dis que je n’avais rien bu. J’étais planté comme un con devant le rond-point, c’était un flot continu de bagnoles. Ils tournaient tous avant moi sur la route de Lorient, et bien sûr, pas un avec le clignotant. Si bien que j’en ai eu ma claque et que je me suis engagé… devant le seul qui n’a pas bifurqué. Boum…

Case 3

Toujours le même angle. Mehdi a rejoint la table de Ninie. Il la surprend un peu en l’accostant par derrière :

– Et vous, vous mettez votre clignotant dans les ronds-points ?

Case 4

Plan face à Ninie, qui n’a pas levé les yeux vers Mehdi mais contemple une huître qu’elle tient à une petite distance devant elle. Mehdi est debout sur sa gauche, les mains enfoncées dans les poches arrière de son jean. Elle répond :

– Je n’ai pas le permis.

Case 5

Même plan. Ninie gobe l’huître. Mehdi :

– Je vois que vous connaissez les bonnes adresses.

– Mmmmh… J’ai une alerte google à chaque nouvel arrivage.

Case 6

Plan plus large, en plongée, qui permet de découvrir dans un coin de table l’édition du jour d’Ouest-France et, à l’envers, le titre « Deloupy à feu et à sang ».

Elle repose le coquillage vide dans son assiette et s’essuie le bout des lèvres avec sa serviette.

– Dites donc, délicieux avec le petit vinaigre aux échalotes.

 

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Case 1

Plan américain sur Mehdi, un peu gêné, qui ne trouve qu’une banalité à dire :

– Des huîtres en mai, il n’y a qu’en bord de mer qu’on peut s’en offrir.

Case 2

Maintenant, il se gratte les cheveux et ajoute une autre banalité :

– Bon. Je voulais simplement vous saluer et vous souhaiter une bonne soirée.

Case 3

Plan plus large. Il a tourné les talons et Ninie levé un doigt. Elle le rappelle :

– Dites !

Case 4

Même plan. Il s’est retourné et semble soulagé, dans une certaine mesure. Ninie ajoute :

– Venez donc prendre le café tout à l’heure à ma table, avec vos amis. Je vous dois bien ça après l’épisode de l’autre jour.

Case5

Même plan que case 1 page 32 sauf que la nuit est bien là, les lumières rouge et verte des deux phares encadrent le port, et la salle s’est quelque peu vidée. Les trois hommes ont pris leurs aises à la table de Ninie sur laquelle on ne trouve plus que quatre tasses de café, quatre verres à digestif et une bouteille de gnôle, Mehdi face à elle. C’est lui qui parle :

– Je suis confus, je ne me doutais pas que vous étiez connue à ce point.

Case 6

Ninie, de face, un rictus espiègle au coin de la bouche, montre un faible espace entre le pouce et l’index de sa main droite. Elle dit :

– Connue, connue, vous exagérez. Un petit peu comme ça, pas plus…

Case 7

C’est elle qui paraît gênée, maintenant. Elle se prend les coudes comme si elle avait froid, les épaules rentrées, détourne la tête et lâche :

– De toute manière, ce n’est pas ça qui compte.

 

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Case 1

Plan sur Erwan, les bras croisés, qui regarde fixement Mehdi et l’asticote :

– T’as toujours pas la télé ?

Case 2

Le troisième larron, Irondelle, est occupé à rouler une cigarette. Tout à sa tâche, il glisse  :

– Monsieur écoute la radio. Monsieur ne fait jamais rien comme les autres.

Case 3

Mehdi, goguenard, à Ninie  :

– Ils exagèrent aussi. La preuve, je savais bien que je vous avais déjà vue.

Case 4

Plan d’ensemble, Ninie de dos. Mehdi enchaîne, moqueur :

– J’imagine que la vie quotidienne doit être un enfer, non ? Vous ne pouvez certainement pas faire tout comme tout le monde, vous non plus…

Case 6

Contrechamp sur la tablée. Cette fois, c’est Mehdi qui est de dos. Ninie :

– Oui et non. Sur l’île, ça va à peu près. Il faut croire que les enjeux sont différents ici… Je veux dire, le fait d’être amené à se croiser régulièrement sur le caillou incite à la prudence…

Case 7

Changement d’angle. Irondelle de dos, Erwan de face, qui tripote un paquet de cigarettes, les jambes croisées, le coude sur la cuisse et le menton dans la main, et Mehdi et Ninie, de part et d’autre de la case. Ninie, désignant Mehdi :

– Vous, par exemple, euh…

Mehdi, la main sur le cœur :

– Mehdi Massoud, marin.

 

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Case 1

Gros plan sur Ninie, l’air amusé. Elle s’étonne :

– Massoud ? Comme le beau commandant ?

Case 2

Plan sur Erwan, visiblement pressé de fumer. Se tournant vers Ninie, il coupe court à la présentation de Mehdi :

– Oui, mais bon, ne vous leurrez pas. Malgré la discrétion des Bellilois, ça parle beaucoup de vous par ici. Vous n’êtes pas arrivée par la porte de la cave…

Case 3

Contrechamp sur Irondelle, sa cigarette enfin roulée entre deux doigts. Il remet Erwan à sa place :

– Ah, l’emmerde pas, Erwan ! On peut pour une fois passer une soirée tranquille sans mettre tout de suite les gens dans l’embarras, non ?

Case 4

Ninie et Irondelle se regardent. Ninie a posé une main sur l’avant-bras du chauve et se veut rassurante :

– Ne vous en faites pas. Ça ne me gêne pas. Je me doute que ma présence sur l’île alimente les rumeurs, je ne suis pas idiote. Ce que je louais c’est cette pudeur des gens qui m’accorde une certaine forme de sérénité dont j’ai bien besoin. Hormis la lourdeur de quelques touristes, je dois dire que j’ai trouvé la paix ici même.

Case 5

Gros plan sur Mehdi qui semble ne pas apprécier la tournure que prend la conversation. Il embraye :

– Si je comprends bien, vous ne travaillez plus ?

Case 6

Ninie, pensive, les yeux fixés au plafond :

– Ça dépend ce que vous appelez travailler… Disons que j’ai découvert les joies de l’écriture et que c’est le sport auquel désormais je m’adonne…

Case 7

Plan d’ensemble de la tablée. Irondelle et Erwan se lèvent de concert en désignant l’un son paquet de cigarettes, l’autre sa cigarette roulée. Irondelle :

– On vous laisse cinq minutes, on a rendez-vous sur le quai avec Nicotine et Goudron.

 

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Case 1

Ninie, les yeux rivés sur son verre de digestif vide qu’elle tripote négligemment :

– C’est toujours un peu surréaliste quand la moitié d’une salle de restaurant se vide et qu’on ne se retrouve plus que quelques-uns à table. À croire que fumer devient plus important que le confort, le partage de l’instant…

Case 2 (grande case)

Plan du bâtiment vu depuis l’intérieur du port : la salle de restaurant éclairée au premier étage duquel émane la bulle, et les groupes épars de fumeurs en terrasse et sur le port. Un peu à l’écart, on devine la silhouette d’un promeneur assis les mains dans les poches sur une bitte d’amarrage et qu’on sera amené à croiser à nouveau cette nuit-là.

– C’est amusant que vous disiez ça parce que j’y pense souvent quand je passe devant un groupe qui se gèle à la terrasse d’un bar par moins cinq en tirant frénétiquement sur des clopes ! Ça ressemble quand même plus à une punition qu’à un plaisir… Vous ne fumez pas ?

Case 3

Plan large avec Ninie et Mehdi de part et d’autre de la table. Ninie :

– Malheureusement si… Mais je fais en sorte que ça reste un plaisir… Mes cigarettes quittent rarement ma maison. Elles m’accompagnent lorsque je travaille. À l’instar de Michel Houellebecq, j’ai du mal à penser sans tabac.

Case 4

Gros plan de Mehdi, le regard intéressé et interrogateur :

– Oui, alors vous écrivez ?

Case 5

Même plan que la case 1 et même posture de Ninie, sauf qu’elle lève les yeux en direction de Mehdi.

– Hum… Moins bien que Houellebecq, c’est certain.

Case 6

Contrechamp de la case 4. Mehdi :

– Et vous publiez ?

Ninie, amusée :

– Non, je n’ai pas encore sorti de livre, si c’est ça que vous voulez dire. Je tiens vulgairement un blog… Et comme j’ai très peu d’imagination, je profite de l’expérience d’une vie trépidante (aux dires de certains) pour en recadrer les événements, les mettre en lumière grâce à une analyse que le recul permet.

Case 7

Mehdi, les sourcils très haut :

– Je suis curieux de voir ça !

Case 8

Ninie, alors qu’elle se lève et se saisit de son sac :

– Le service est disponible vingt-quatre heures sur vingt-quatre… Merci pour ce moment, Mehdi… Maintenant, je dois y aller.

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