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Carnation est le deuxième livre de bande dessinée publié par Xavier Mussat, un des fondateurs de la maison d’édition angoumoisine Ego comme x. Sa rareté, il l’explique dans les pages de cet épais volume à la somptueuse couverture : la difficulté d’embrasser une carrière d’auteur lorsque ce qu’on en ressent ressemble à de l’humiliation et le statut qu’on en retire s’apparente à la misère sociale. Pourtant, ce livre était en lui depuis de nombreuses années et les premières rencontres avec Sylvia, l’héroïne fortuite de Carnation. Il aura fallu beaucoup de temps de maturation avant que l’exutoire puisse prendre forme.

Tout d’abord, le cadre de l’action, Angoulême, la ville où Xavier fut étudiant à l’école des beaux-arts puis « ouvrier du dessin animé » ; l’endroit où se déterminèrent son orientation, ses cercles d’amitié souvent forgés sous la bannière des exigences artistiques, ses accointances… Le tableau qui en est dressé colle parfaitement à la sensation de froideur qui se dégage des rues pentues de la ville, de torpeur poisseuse qui semble dicter l’impossibilité d’un cri, de malaise gris clair ou gris foncé. Avec son Journal autobiographique, Fabrice Neaud (cofondateur d’Ego comme x et dont la démarche est en de nombreux points semblable à celle de Xavier Mussat) restituait déjà avec précision ce non-lieu et l’errance à laquelle sont soumises les âmes de bonne volonté face à l’« indifférence tolérante » qui suinte des murs de la cité médiévale (cf. les propos de l’auteur recueillis par Télérama).

Ensuite, le nœud de l’histoire, son sujet principal, la relation tumultueuse avec la fille, celle par qui le scandale et l’opprobre arrivent. Mussat y vient par petites touches, une fois posées la description de l’environnement et les conditions de son assimilation. La capacité qu’il a de contextualiser chaque événement et d’en triturer les tenants et les aboutissants est sans doute une des forces du livre. Sylvia est évoquée dès les premières pages mais n’apparaît qu’à la cinquantième. Entre-temps, Mussat a dirigé la partition à un tempo adagio ; il a fait rencontrer au lecteur son propre personnage et les pièges auxquels il s’est lui-même soumis, peut-être de manière à faire comprendre que Sylvia était un écueil supplémentaire auquel il n’était pas plus aisé de se soustraire que de quitter la ville ou l’équipe de réalisation de Kirikou et la sorcière. L’histoire entre Xavier et la jeune femme est relatée chronologiquement et sans omettre les détails qui dessinent une déconstruction, la meilleure des manières pour montrer comment une araignée tisse sa toile et y soumet sa proie, comment le sentiment amoureux peut devenir incontrôlable et se substituer à la raison.

Mussat emporte le lecteur dans un tourbillon de folie destructrice à laquelle il est difficile de ne pas se passionner. C’est intelligent, tant du point de vue de l’analyse de sa passion forgée sans doute grâce au recul de dix années de gestation que de la façon dont il formalise cette analyse. Le texte est brillant, précis, littéraire. Si on sent que Mussat s’écoute beaucoup, parfois un peu trop, et qu’il ne tient pas beaucoup compte des avis de son entourage (défaut qu’il reproche pourtant à Sylvia), ce qui est certain c’est qu’il s’est relu consciencieusement. Son écriture ciselée illumine Carnation et les mots alignés dans les nombreux cartouches sont pensés et pesés. On se passerait presque du dessin… sauf que les compositions sont magistrales ! Puisque l’expression écrite est la pierre sur laquelle Mussat a bâti son église, les représentations graphiques s’inscrivent dans le prolongement des fondations. Souvent symboliques, voire allégoriques, les dessins proposent une vision inspirée de l’instant, et une réflexion imagée de l’instant qui s’ensuit.

Peu à peu, l’auteur s’est reconstruit, page après page comme année après année. Il a réappris des gestes simples, il a fui la cité déprimante ; il a mis en scène sa nouvelle carnation.

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