Page 37
 
Case 1 (cinémascope)Sur le quai, devant la terrasse éclairée du bar-restaurant. Même s’il y a moins de foule que plus tôt, quelques essaims (surtout des jeunes gens) traînent encore la patte. Notre silhouette de la page précédente est toujours présente dans un coin de case, mystérieuse. Au centre, le groupe de Ninie et des marins est reconstitué. Mehdi :

– Vous rentrez comment si vous ne conduisez pas ?

Ninie désigne son vélo, posé contre une jardinière :

– Je suis à bicyclette.

Case 2

Le plan se resserre sur le groupe. Erwan :

– Vous comptez retourner aux Poulains sur ce clou ?! Déjà qu’il y a des côtes, en plus il fait nuit noire !

Case 3

Ninie se penche pour libérer son vélo de l’antivol en grommelant :

– J’ai de la lumière… et des mollets terribles.

Case 4

Irondelle s’est approché de Ninie, tandis qu’elle enfourche son vélo. Il regarde le bout incandescent d’une cigarette qu’il tient verticale. Il lui dit, sur le ton de la confidence :

– Écoutez… C’est ballot de prendre ce risque, avec le taux moyen d’ébriété sur les routes à cette heure-ci. On vous raccompagnera, et puis…

Case 5

Plan élargi sur le groupe, avec un angle différent. Irondelle s’est écarté et annonce en levant les bras :

– … il faut fêter la vente avec les Espagnols !

Case 6

Mehdi s’est rapproché. Il a posé sa main sur l’épaule de Ninie qui, pied à terre, tient solidement le guidon de sa bicyclette et fronce les sourcils. Il murmure avec toute la conviction dont il est capable :

– Il n’a pas tort… Ça ne se refuse pas… Les occasions de s’oublier un peu se font si rares de nos jours… Qu’en pensez-vous ?

Case 7

Les quatre approchent du Key West vus de dos, une discothèque dont l’enseigne lumineuse éclate dans la nuit. La bâtisse ressemble à une maison classique du port et se trouve au bout d’une impasse. Ninie fait rouler son vélo à côté d’elle alors que Mehdi semble lui parler en agitant ses bras. Les deux autres les encadrent. Derrière eux, toujours la silhouette…

 

Page 38

Case 1 (grande case)

Intérieur discothèque avec toute la panoplie : le bar, la piste de danse, les sunlights, etc. Notre équipe occupe un angle du long bar derrière lequel s’agitent un barman et une barmaid habillés d’un tee-shirt publicitaire « Key West ». Il y a beaucoup de monde, surtout des trentenaires et quadragénaires, le taux d’ébriété est bien engagé, et toujours la silhouette, comme dans « cherchez Charlie ». La musique joue Across 110th Street de Bobby Womack (les lyrics Across 110th Street, Pimps trying to catch a woman that’s weak en incrustation sans bulle ni cartouche)et certains se trémoussent au son de la soul seventies. Une bulle au-dessus de notre quatuor :

– Irondelle, c’est le meilleur pêcheur de pouces-pieds de l’île.

Case 2

Le quatuor vu de derrière le bar. Assis sur un tabouret, de face et de gauche à droite, Mehdi, Ninie et Irondelle sont accoudés au zinc et écoutent Erwan, tout à gauche de la case et de profil droit, debout devant le petit côté du L du bar. Les marins boivent de la bière alors que Ninie a un ballon de rouge devant elle. Erwan continue :

– Il a une capacité phénoménale à débrancher son cerveau et il descend là où personne n’ose jamais s’aventurer. Parfois il me fout la trouille… Mais léger et véloce comme tu es, c’est plus facile pour toi… Hein, mon Ronron ?

Case 3

Même plan. Irondelle est un peu gêné et les autres sont tournés vers lui. Il dit :

– Peut-être bien, mais ça reste quand même hyper dangereux, quoi !

Case 4

Le plan se resserre sur Ninie et Irondelle. Ninie :

– Dangereux ?

Irondelle, tourné vers elle :

– Le bec rouge, faut le débusquer, il ne se donne pas tout seul. Et puis il y a tellement de concurrence sur l’île qu’il faut connaître les bons coins. Les bons coins ne sont pas forcément les plus accessibles…

Case 5

Gros plan sur Erwan qui précise en rigolant :

– Avec Irondelle, on fait la fine équipe. Lui il descend en rappel le long de la paroi, moi je l’assure. Vaut mieux ça que le contraire !

Case 6

Plan sur Irondelle qui a entrepris de se rouler une cigarette. Il continue :

– Tout est dans l’oreille. Impossible de travailler et de regarder la mer en même temps. Burin main gauche, marteau main droite et un seau accroché à la taille. Le truc, c’est de bien entendre le flux et le reflux de la mer, savoir remonter très vite à la corde lorsque la vague vient s’écraser contre le rocher.

Case 7

Les quatre en contrechamp, donc les trois de dos et Erwan profil gauche. Ce dernier ajoute, hilare :

– Autrement, ça fait sandwich avec le bonhomme dans le rôle de la tranche de jambon ! Mais pas pour toi, mon Ronron, t’es bien trop rapide !

 

Page 39

Case 1

La musique qui passe maintenant, c’est Money Don’t Matter 2 night de Prince (les lyrics One more card and it’s 22, Unlucky 4 him again en incrustation).

Case tout en perspective. Au premier plan, le profil droit de Ninie, qui couvre à moitié celui d’Irondelle, et au fond, accoudé au bar derrière un grand verre sur le bord duquel est enfilé un citron, la silhouette un peu plus dessinée et identifiable pour qui la connaît. Car il s’agit de Marcel (le lecteur l’a entrevu, masqué par un rideau, case 7 page 18). Ninie :

– Et ce n’est pas plus facile de décrocher les pouces-pieds du rocher à mains nues ?

Case 2

Du point de vue de Marcel. Ninie vient de l’apercevoir, on le sent à l’expression de son visage qu’elle garde tourné vers la caméra. Irondelle est toujours de profil et répond, sans rien avoir remarqué :

– Non, c’est mieux de péter le morceau de rocher où est agrippé le rouge, il garde la fraîcheur… Enfin, on peut pas rester en poste trop longtemps. À la longue, les doigts s’engourdissent, se tétanisent, c’est là que les conneries commencent.

Case 3

Erwan s’est écarté du bar et a entamé quelques pas de danse avec sa chope de bière. Ninie est restée assise sur son tabouret, mais faisant dos au bar. Elle a mis ses mains autour de sa bouche en guise de haut-parleur :

– Question idiote : pourquoi on ne trouve des pouces-pieds nulle part sur l’île ? Je veux dire au restaurant, chez le poissonnier ?

Case 4

Le groupe, de face. Les deux autres marins se lèvent à l’unisson en brandissant leurs bières et les trois hurlent en même temps :

– Parce que c’est dégueulasse ! Aux Espagnols !

Case 5

Plan plus large, avec une légère plongée. Mehdi s’est rapproché de Ninie, un doigt sur la bouche, tandis que les autres se trémoussent, leur verre à la main. Mehdi :

– Mais chut ! Nos amis sont légèrement au-delà des quotas autorisés…

Case 6

Du point de vue de Marcel. Gros plan sur Ninie et Mehdi, très près l’un de l’autre. Mehdi lui a pris une main mais elle a un regard agacé vers la caméra, vers Marcel. Le début de Gentleman cambrioleur de Dutronc résonne dans la boîte (les lyrics C’est le plus grand des voleurs, Oui mais c’est un gentleman incrustés) et Mehdi dit :

– Je vous invite pour celle-là ? Je ne sais pas danser autre chose que le slow…

Case 7

Très gros plan de Ninie, le bras tendu vers celui de Mehdi et un sourire incroyable au visage, pire que charmeur. Le lecteur doit tomber amoureux d’elle à cette case ! La lectrice aussi…

 

Page 40

Case 1

Plan large, en légère plongée. Il y a quelques couples d’âge mûr sur la piste de danse. Ninie et Mehdi sont enlacés à l’ancienne, elle a une main sur son épaule, lui une main sur sa taille, et leurs deux autres mains se tiennent en l’air. Le visage de Ninie laisse éclater le même sourire, presque un rictus. Elle dit :

– C’est amusant cette boîte de vieux. On peut même s’entendre causer, c’est assez unique en son genre.

Mehdi répond en riant :

– La programmation est vintage, comme la clientèle. La devise hors grande saison, c’est « no vocoder, n’essaye même pas », mais au mois d’août, ils sont plus souples et moins regardants.

Case 2

Léger zoom sur le couple, Mehdi de trois quarts face, Ninie de trois quarts dos. Il poursuit :

– Je ne vous ai pas demandé si vous aviez pu rattraper par les oreilles votre lapin de Houat ? Euh… Marcel, si je me souviens bien…

Case 3

Contrechamp. Elle :

– Bonne question. Il semblerait qu’il ait finalement décidé d’abandonner son terrier…

Lui :

– ?

Case 4

Gros plan sur le visage de Mehdi qui demande :

– Je ne comprends pas… Vous avez pu finalement le rencontrer ?

Elle :

– L’apercevoir… Pas plus tard que ce soir… Il y a une certaine logique dans sa façon de procéder et je reconnais bien là ses qualités de pêcheur : appâter, patienter, ferrer. C’est un roublard.

Case 5

Gros plan sur Ninie, les yeux dans le vague. Elle précise :

– À la vérité, c’est l’homme seul qui se tient à l’autre bout du bar devant un cocktail à la con.

Case 6

Plan du bar en caméra subjective depuis l’endroit où ils dansent. Erwan et Irondelle n’ont pas quitté leur place et on les voit asticoter la barmaid qui fronce les sourcils en essuyant un verre. À l’endroit indiqué par Ninie, plus personne… Une bulle :

– Je ne vois personne.

Une autre :

– Bien sûr, il suffit d’en parler et il a disparu. C’est fuyant, un lapin…

Case 7

Retour au plan de la case 5. Ninie bat maintenant des paupières, dans une attitude d’imploration. Elle balbutie :

– J’ai besoin d’aide, Mehdi. J’ai peur… Je l’ai sans doute cherché mais je n’ai pas grand monde sur qui je peux compter. J’ai la faiblesse de croire que toi peut-être tu pourrais m’aider… Enfin, me protéger.

Case 8

Ils se sont arrêtés de danser. La sono a lancé un nouveau titre, Alcaline de Bashung, le texte des deux premiers vers apparaît en incrustation dans la case : Si tu veux j’peux t’aider, Ça m’a l’air un peu lourd à porter. Le plan est centré sur Mehdi, les bras ballants, un peu déconfit, très raccord avec le texte de la chanson. Il balbutie :

– Je… Vous… Tu… Bien… Sans doute… Il faut quand même m’expliquer, Ninie…

 

Page 41

Case 1 (grande case)

Plan sur la devanture d’une galerie d’art parisienne dont l’enseigne affiche « galerie Miche ». L’endroit ressemble au huitième arrondissement, peut-être la place Beauvau. Il y a du monde, des branchés fringués à la mode début de siècle, plusieurs groupes avec des verres à la main, à l’intérieur et à l’extérieur. On devine qu’un vernissage s’y déroule. Derrière une baie vitrée, on peut apercevoir Ninie en compagnie de Marcel et Mansour. Un cartouche de dialogue est encadré dans la case (fond coloré, utiliser les tirets) :

– J’ai connu Marcel alors que j’étais au plus mal. C’était à l’issue d’une émission de télé où jamais je n’aurais dû mettre les pieds, ce genre de programme où se pavanent des has been en quête d’un improbable second souffle. Le pseudo-journaliste avait été particulièrement féroce avec moi, selon cette technique qui consiste à faire sortir l’invité de ses gonds pour créer le buzz et s’assurer un peu plus d’audience. J’étais tombée dans le panneau et je m’en voulais. Marcel se trouvait dans les studios, je ne sais plus pour quelle raison. Il avait été très gentil avec moi. C’était une époque où j’étais entre deux eaux, en transition, vraiment pas bien dans ma peau…

Case 2

Zoom sur la baie vitrée derrière laquelle on distingue bien mieux un petit groupe composé de Ninie, Marcel et Mansour. Cartouche dialogue :

– On s’est très vite compris, on était sur la même longueur d’onde. Du moins, c’est ce que je croyais. Je me suis rendu compte avec le temps que ce qu’il voulait surtout, c’était m’avoir dans son lit. La galerie, c’était l’antichambre. Organiser une exposition avec mes « œuvres », c’était un prétexte pour m’y attirer. Sa vraie passion, c’est celle du fric. C’est pour cette raison qu’il ne s’est jamais décidé à quitter sa riche héritière d’épouse…

– Parce que vous… tu peins ?

Case 3

Plan sur un autre pan de vitrine où sont exposées deux ou trois toiles peu réussies, plutôt maniérées. Cartouche dialogue :

– Oui, j’ai toujours aimé gratter ou recouvrir du papier, mais je n’ai aucune imagination… C’est une sale manie que peu de gens connaissent de moi. Ma carrière dans ce domaine n’a pas fait long feu et l’exposition est passée inaperçue. Mais il m’a présenté un nombre incalculable d’artistes, de politiques… Je dois admettre que c’était parfois grisant… Or il se trouve que depuis peu j’ai mis la main sur un carnet de commandes…

Case 4

Même plan que la case 1, mais case plus petite et les groupes ont disparu. Seule une personne pousse la porte d’entrée de la galerie qui a gardé la même enseigne, mais dont la déco et les œuvres en vitrine se rapportent à la bande dessinée. Une vitrauphanie stipule « rétrospective Labil ». Cartouche dialogue :

– Il tient toujours la boutique ?

– Oui, mais il a changé son fusil d’épaule. Il fait dans la bédé, maintenant. Il a toujours eu le nez creux… Et selon toute vraisemblance, il l’a gardé dans mes affaires.

– Elles ont un rapport avec le carnet de commandes ?

– En quelque sorte… Je me suis remise à peindre et mon client est resté ami avec lui. Du moins je crois…

Case 5

Retour dans la discothèque. Ninie et Mehdi poursuivent la discussion dans un coin alors que la salle s’est quelque peu vidée et que les pêcheur de pouces-pieds n’en finissent pas d’importuner la barmaid, qui a l’air excédée. Ninie :

– Promets-moi que tout ça reste entre nous. Je n’ai pas l’habitude de m’épancher, ça me met mal à l’aise.

Case 6 (même taille que la case 1)

Pointe des Poulains, extérieur nuit. Plan en plongée devant l’entrée de la propriété de Ninie. Mehdi l’a raccompagnée devant sa porte alors que plus haut, sur la route, une Citroën Méhari orange est stationnée avec, à son bord, Erwan et Irondelle qui se partagent un pétard et une bouteille d’alcool. Mehdi :

– Tu sais, la solitude n’est pas toujours la meilleure conseillère… Je suis là, je ne suis pas loin… Tu peux compter sur moi. Ça fait toujours du bien de parler et la bonne nouvelle, c’est que désormais on se tutoie !

 

Publicités