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Case 1

Extérieur jour. Matinée maussade à Donnant. Le ciel est voilé et le vent souffle assez fort. Plan large. Ninie est assise sur un rocher en aplomb de la plage pratiquement déserte, côté Bangor, un carnet de croquis posé sur ses genoux. Ses cheveux volent en tous sens.

Case 2

Plan rapproché. Elle dessine dans son carnet alors qu’un homme approche dans son dos, les mains dans ses poches de pantalon et l’écharpe à l’horizontale. C’est Marcel. Elle l’a vu et demande :

– Tu m’espionnes ?

Case 3

Il est maintenant à sa hauteur et la regarde, toujours avec la même attitude. Elle est de face et lui de profil. Elle ne lève même pas les yeux vers lui, qui esquive :

– J’étais certain de te trouver là.

Elle grince :

– Tu vois, rien n’a vraiment changé depuis cet été, quand je t’ai fait découvrir Belle-Île. Ni la plage en contrebas, ni le rocher sur lequel je pose cette ride qui te plaît tant, ni toi, ni moi…

Case 4

Rotation de 45 degrés. C’est lui qui est de face et elle de profil, en arrière-plan le large et des voiliers. Il élude à nouveau :

– Tu avais chaque jour une bonne raison de venir ici. Quand ce n’était pas la baignade, c’était la pêche aux moules. Quand ce n’étaient pas les moules, c’était la vue du coucher de soleil pile dans l’axe de l’horizon… Tu es toujours aussi belle…

Case 5

Plan sur Ninie. D’un geste agacé, elle referme le carnet et persifle :

– Souvenirs… Ta femme était en séminaire au Portugal, ta fille en colo… Tu ne m’as pas répondu : tu m’espionnes ?

Case 6

Elle s’est redressée, son carnet à la main, et maintenant ils se font face dans un plan où ils se trouvent de profil, la lande en arrière-plan. Il tente de s’expliquer :

– Ninie !… Je n’ai pas fait toute cette route pour que tu me congédies comme un chien mouillé ! Hier soir, je ne pouvais pas décemment t’aborder, tu comprends ça ? Enfin, fais un effort !

Elle :

– Je t’ai déjà dit tout ce que j’avais à te dire.

Case 7

On les voit maintenant de dos sur le chemin qui traverse la lande. Elle marche à côté de son vélo, les mains sur le guidon et un sac en bandoulière. Lui a gardé une main dans une poche tandis que l’autre exhibe un téléphone portable assez large, comme un BlackBerry. Le vélo les sépare. Il se justifie :

– Mais ce n’est pas pareil au téléphone ! Tu sais bien à quel point j’ai horreur de cet appareil.

 

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Case1

Même plan que la case précédente, sauf qu’ils se sont arrêtés et, une nouvelle fois, se font face. Marcel adoucit le ton :

– J’aimerais tant te donner ce dont tu rêves, mais tout ce que j’arrive à ressentir, ce n’est que de la peine, de la frustration et de l’impuissance.

Elle reste ferme :

– Les jeux sont faits, Marcel. Il est trop tard pour changer la donne. Le mode de vie que tu me proposes m’est devenu désormais inconcevable.

Case 2

Les voilà sur le parking aménagé qui sépare le chemin côtier de la route. Il a l’air accablé, la tête rentrée dans les épaules et les deux mains posées à plat sur le capot d’une BMW de location, alors qu’elle s’agrippe farouchement au guidon du vélo. Il lâche :

– C’est ce type qui te tourne autour, c’est ça ? Il a l’air bien jeune, non ? Le plus étrange, c’est que sa tête me dit quelque chose…

Case 3

Plan en pied plus vélo sur Ninie qui, pour le coup, semble assez amusée et réplique :

– Allons bon. Tu sais bien que tu es aussi physionomiste que moi experte en physique moléculaire ! Tu vois des ressemblances partout, surtout lorsque les personnes ne se ressemblent pas. Écoute, pour l’heure j’essaye tant bien que mal de t’oublier, et ce n’est pas si facile… Surtout quand tu fais le déplacement… ou que tu m’envoies des mails anonymes qui ont pour objet des rendez-vous foireux.

Case 4

Il s’est redressé, lève les bras, les paumes tournées vers le ciel, et s’indigne :

– Ninie ! Je ne comprends pas un traître mot de ce que tu racontes…

Case 5

Elle a enfourché son vélo, prête à partir dans le sens de la route. Sa tête est néanmoins tournée vers lui, les sourcils froncés avec une expression de dégoût aux lèvres. Elle lui intime un ordre :

– Marcel… Fous le camp.

Case 6

Il s’est mis devant elle et a posé ses mains au-dessus des siennes, sur le guidon. Il bafouille, implorant :

– Je… je suis à Goulphar… Au Castel Clara, avec Chloé… On a réservé pour la semaine…

Case 7

Elle retire les mains de Marcel du vélo d’un geste décidé et grince :

– Tu mêles ta fille à tes plans sur la comète, maintenant ? Bravo ! Eh bien, ça tombe mal, parce que moi, je serai à Paris. Tu n’étais pas renseigné là-dessus ? Ça m’étonne.

Case 8

Elle s’éloigne sur la route sous le regard de Marcel, de dos, les mains enfouies à nouveau dans les poches de son pantalon. Au loin, comme un phallus éternellement vigoureux, se dresse le phare de Kervilahouen.

 

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Case 1

Extérieur jour. Plan d’ensemble d’une bâtisse parisienne, dans la grisaille habituelle de la capitale.

Cartouche, fond de couleur :

Paris, XVIe arrondissement. Le musée Marmottan.

Case 2

Intérieur du musée. Dans une des salles consacrées à Monet, Ninie et Mansour se tiennent côte à côte, de dos, statiques devant Impression, soleil levant. Ninie est coiffée d’un chapeau à larges bords, son sempiternel sac en bandoulière et une main dans les poches d’une veste légère, l’autre s’agrippant à une paire de lunettes. Mansour est en costume occidental sombre, comme il se doit pour un diplomate de son rang, les mains dans le dos. Il tient le crachoir :

– Oui, Van Meegeren avait toute une usine à gaz à sa disposition, dont il avait conçu et imaginé chaque détail : un four pour reproduire artificiellement les craquelures que le temps rend inévitables ; des châssis d’époque sur lesquels il fixait les toiles, dont la composition lui avait demandé une réflexion intense appuyée sur l’inspiration de celui dont il reproduisait le style ; enfin, il réussissait la falsification de la poussière incrustée dans les craquelures grâce à un badigeonnage astucieux de la toile à l’aide d’encre de chine qu’il faisait ensuite disparaître en surface.

Case 3

On les voit maintenant déambuler de profil sur le parquet ciré, ignorant les Nymphéas accrochés sur leur côté, à moins qu’ils ne les aient déjà vus. On devine deux gardes du corps de type arabe qui font mine de s’intéresser aux toiles, alors qu’un public clairsemé traîne la patte à droite à gauche. Ninie chausse ses lunettes légèrement fumées tandis que Mansour reprend :

– Il va sans dire que cette technique laborieuse avait requis de nombreux tâtonnements et des mois de patients essais avant qu’il pût faire présenter ses Vermeer aux spécialistes de l’authentification. Où en êtes-vous de votre stock de pigments ?

Case 4

Contre-plongée depuis le bas de l’escalier du musée qu’ils descendent tranquillement, suivis comme des ombres par les gardes du corps. Ninie :

– Ça n’a pas été sans mal pour m’en constituer un, car figurez-vous que je n’avais rien de tel en ma possession. En tout cas pas de cette composition réalisée à grand renfort d’alliages métalliques.

Mansour semble ravi d’une telle précaution et acquiesce :

– Bien, bien.

Case 5

Ils se tiennent sur le perron du musée, arrêtés devant les marches un peu comme s’ils posaient pour la photo de famille d’un nouveau gouvernement. Les gardes du corps regardent en haut et en bas, l’air de rien. Mansour continue :

– On vous fera parvenir en temps et en heure quelques croûtes de la fin du XIXe siècle glanées ici et là. Difficile de mettre la main sur des toiles fournies par la maison Troisgros tant elles ont été disséminées, mais j’ai confiance en la persévérance de nos fouineurs. Vous ne devriez pas manquer de supports.

Case 6

Ninie descend quelques marches, tournée vers Mansour qui n’a pas bougé et dit :

– Quoiqu’il en soit, il n’y a pas grand chose à voir ici qui me soit d’une quelconque utilité. La collection de ce musée rococo ne m’avance pas vraiment. Dommage que l’idée ne vous soit pas venue au moment de la grande rétrospective de l’an dernier…

Case 7

Ils déambulent dans les jardins du Ranelagh, qui jouxtent le musée Marmottan. Une grande allée bordée de platanes. Même s’ils marchent côte à côte, Ninie fait attention à garder une distance raisonnable entre Mansour et elle. Lui continue la mise au point, très fier de lui, très didactique :

– Je vous confirme une nouvelle fois que vos idées de titre et de composition ont été validées par tous nos experts. Très très bonne inspiration, si je puis me permettre, puisque Gustave Geffroy rapporte que Monet, à l’occasion d’une promenade effectuée avec lui sur les chemins côtiers, alors que le critique d’art se trouvait sur l’île par le plus heureux des hasards, avait trouvé la plage magnifique. « Tempête à Port-Donnant », voilà qui sonne juste !

Et, dans une autre bulle :

– Dernière précision : nous ferons en sorte d’exhumer des archives épistolaires d’Octave Mirbeau, le journaliste ami de Monet, une lettre de l’artiste évoquant la réalisation de la toile qui finira dans l’escarcelle de ce bon à rien de Poly. Il ne l’aurait pas approuvée, aux dires de Mirbeau…

 

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Case1

Ils se trouvent maintenant sous la rotonde aux montants bleus du jardin. Quelques enfants jouent un peu plus loin et Ninie est adossée à un des montants auquel la semelle de sa chaussure droite est aussi appuyée, les mains dans les poches de sa veste, et écoute Mansour en boudant. Il lui demande en avançant une main, paume ouverte :

– De combien de temps estimez-vous avoir besoin ?

Case 2

Plan sur Ninie, qui lève les yeux au ciel, dans la même position. Elle lui répond :

– Hum… Il y a deux paramètres dont il faut tenir compte. Tout d’abord, la nécessité d’attendre l’automne et sa lumière si particulière. Je pourrais être prête pour novembre, si tout va bien… La réalisation sera rapide, c’est le travail préparatoire qui ne l’est pas…

Case 3

Contrechamp. Mansour se frotte les mains et se réjouit :

– Bien, bien.

Case 4

Ils ont repris leur marche et se trouvent du côté des poneys qui attendent que des parents d’enfants louent leurs services. Ninie passe sa main dans la crinière de l’un d’entre eux sous les yeux d’un garde du corps qui paraît dégoûté par ce geste. Elle enchaîne :

– Il y a aussi le paramètre éthique, et je dois avouer que c’est celui qui me chiffonne le plus.

Case 5

Gros plan de Mansour, plus adipeux que jamais, qui commence à transpirer sérieusement. Il ouvre grand les yeux et répète :

– Éthique ?

Case 6

Ils passent devant la statue de La Fontaine, du corbeau et du renard. Les gorilles de Mansour jettent des coups d’œil partout de manière un peu ridicule, y compris derrière la statue, et Ninie fait de grands gestes devant un Mansour médusé. Elle s’explique :

– Mansour, je sais bien que dans les salons où vous aimez briller, vous vous plaisez à m’affubler du surnom d’ourse, mais même du fond de ma grotte, je dispose de la radio, de la télévision, d’une connexion internet et de tous ces miracles que le monde moderne a produits avec philanthropie et dans une grande générosité. Vous me comprenez ?

Case 7

Plan rapproché du poète, du goupil et du volatile. Une bulle provient de la position de Mansour :

– Où voulez-vous en venir, Ninie ?

 

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Case 1

Ninie, en pied, éclate de rire, mais c’est un rire moqueur et outrancier. Elle précise :

– Vous êtes un grand comédien, Mansour, vous ignorez vos talents. En un mois, cinq fois votre police a chargé sur les manifestants, à Aram. On parle de dizaines de morts parmi les contestataires du régime. Deloupy devient une zone de guerre. Et vous me demandez où je veux en venir ?

Case 2

Plan en pied également de Mansour qui, tête baissée, essuie ses lunettes et réplique :

– Vous n’allez tout de même pas croire ce que racontent les journalistes ?

Case 3

Plan large. Ils longent le théâtre de marionnettes, suivis par les gardes du corps. Des mamans et des poussettes figurent dans le champ. Ninie :

– Je ne sais pas si je fais mieux de vous écouter vous…

Case 4

Même plan. Mansour a stoppé net sa marche alors que Ninie continue la sienne. Elle se trouve plusieurs pas devant lui et a tourné la tête pour le regarder. Il a les bras écartés et hausse le ton :

– Vous êtes incroyables,vous les Français ! Vous faites gloire à un ancien général, ce grand homme ! Cet immense résistant ! Vous portez au pinacle un président qui n’a pas hésité à réprimer dans le sang une manifestation préalablement interdite, mais quand ça se passe chez nous, c’est forcément le fait d’un dictateur sauvage et c’est « droits de l’homme » et compagnie et bla bla bla !

Case 5

Ninie, devant les grilles du jardin qu’elle s’apprête à franchir en tête du cortège :

– Voyez-vous, je n’étais pas née à l’époque de Charonne et je ne suis pas à proprement parler gaulliste.

Dans une seconde bulle :

– Mais j’ai mon libre arbitre, et c’est pourquoi je me réserve une clause de rupture de contrat au cas où la situation à Aram et la vôtre ici même deviendraient indéfendables.

Case 6

Devant la Mercedes de l’ambassade dont un des gorilles tient la portière de derrière ouverte côté trottoir afin que Mansour puisse y pénétrer. L’ambassadeur se gausse, une main posée sur la portière, alors que Ninie se dresse devant lui, fière et les mains dans les poches :

– Ne faites pas l’enfant, Ninie. Vous y êtes jusqu’au cou…

Dans une deuxième bulle :

– Je vous dépose quelque part ?

Case 7

Il est maintenant dans l’auto et les deux gorilles sont installés à l’avant. Sa vitre est baissée et Ninie est penchée vers lui, de trois quarts dos. Elle demande :

– Une dernière chose, Mansour. Jusqu’à quel point Marcel Miche est-il impliqué dans notre affaire ?

Il répond :

– Miche ? Le marchand de mickeys ? Soyez sérieuse, Ninie. Si Miche a pu être autrefois pour nous d’une quelconque utilité, il a disparu depuis longtemps de la circulation. Vous pouvez y aller, Hassan.

Case 8

Plan large de la station de métro Ranelagh, dans laquelle Ninie s’engouffre tête baissée et mine grise.

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