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Case 1

Extérieur crépuscule aux Poulains. Plan en plongée. Le soleil a bien bossé tout au long d’une journée qui a été certainement très chaude, on le devine à la tenue légère de Ninie et à ses cheveux collés aux tempes. Maintenant il est tout rouge et se couche derrière le rocher en forme de chien assis, alors que Ninie vue de profil fume une cigarette au sommet du fort, assise sur le mur, les jambes croisées se balançant dans le vide. Un verre de vin est posé à côté d’elle.

Case 2

Ninie de face, très étonnée, alors que retentissent des appels de voix (sans bulle ni cartouche) :

Ninie ! Ho ho ! Ninie !

Case 3

Vue depuis l’intérieur. Elle a ouvert en grand la porte du fort et on découvre trois visiteurs un peu empruntés qui ne sont autres que Mehdi, Erwan et Irondelle et se tiennent à une distance raisonnable les uns des autres. Ils sont sur leur trente et un, textiles légers. Mehdi est le plus avancé des trois. Irondelle se roule une cigarette. On voit Ninie de dos dans l’entrebâillement, une main ferme retenant la poignée.

Case 4

Contrechamp. Elle garde un sourire espiègle tout en bloquant l’accès à l’intérieur, se reposant sur une épaule appuyée contre le cadre de la porte, les bras croisés.

Case 5

Plan sur Mehdi qui se jette à l’eau, timoré mais souriant :

– Dis donc, c’est la plus belle journée de l’année, non ? La nuit promet d’être chaude et sauvage… On s’était dit que tu aurais peut-être envie d’en profiter avec nous.

Case 6

Plan sur Erwan, très pédagogue, parlant avec les mains :

– Programme des festivités : gueuleton à Sauzon en access prime time, homard et araignée, suivi d’une fête de tous les diables chez des Parisiens pleins aux as, feu d’artifice dans le jardin, tout ça sans réclame, service public oblige.

Case 7

Identique à la case 4, sauf que Ninie paraît encore plus amusée.

Case 8

Finalement elle s’avance et saisit Mehdi par le revers de sa veste très classe, l’entraînant à l’intérieur avec elle.

Case 9

Plan sur Erwan et Irondelle complètement médusés (Irondelle en rate sa cigarette dont le papier se déchire et le tabac s’échappe), tandis que retentit le claquement de la porte (sans bulle ni cartouche) :

Clac !

Case 10

Plan sur la porte fermée.

 

Page 48 (succession de grandes cases)

Case 1

Extérieur jour. Ciel gris. Ninie et Mehdi se promènent autour des remparts Vauban, à la sortie sud de Palais. Ils se trouvent dans le grand pré entouré des hauts murs en pierre et elle s’amuse de ses singeries acrobatiques qui n’ont pour but que de l’épater.

Case 2

Extérieur jour et grand soleil. Ils sont tous deux à bord d’un petit voilier type 420. Mehdi est à la barre, une casquette lui donnant des allures de capitaine. Ninie occupe l’avant du bateau, en tenue de matelot, et profite du soleil et de la fraîcheur des embruns qui viennent lui caresser le visage, les yeux mi-clos. En arrière-plan se dessine la côte de l’île.

Case 3

Extérieur jour et soleil de midi. Ils pique-niquent sous un grand parasol sur la plage de Baluden. Il y a tout ce qu’il faut sur une nappe : pain, tomates, cakes, radis, etc. Mehdi présente ostensiblement une bouteille de vin dans le but de remplir un verre que Ninie tient dans sa main droite.

Case 4

Extérieur soir à Donnant. Plan dans l’axe de la plage alors que le soleil est bien bas à l’horizon et que les deux tourtereaux batifolent au milieu de rouleaux de belle taille.

Case 5

Extérieur jour dans le jardin du fort des Poulains. L’orage gronde. Ils s’amusent comme des fous presque tout nus sous une pluie qui tombe en cascade, recréant d’une certaine manière la publicité pour les gels Tahiti douche. Ça mousse à mort !

 

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Case 1 (grande case)

Extérieur nuit. Il y a beaucoup de monde posté au-dessus de la plage de Ramonette, endroit privilégié pour assister au feu d’artifice du 14 juillet tiré du port de Palais, sur lequel la vue est imprenable. Ninie et Mehdi se tiennent un peu en retrait de la foule qui a pris d’assaut les bancs ou bien se tient assise en tailleur sur l’herbe d’un pré en contrebas de la petite route. Pour la première fois, on voit nos héros main dans la main.

Case 2

Extérieur jour par une belle matinée venteuse. Ils circulent à vélo au fond du port de Sauzon et en direction du village. Il ont chacun un panier vide fixé sur le porte-bagages de leur vélo, prêt à être rempli de victuailles. Selon son habitude, Ninie est équipée de lunettes de soleil. En arrière-plan, le port. Cartouche Ninie :

Qu’est-ce qui m’arrive ? C’est invraisemblable. Il a l’air de me connaître comme s’il m’avait pratiquée depuis toujours. Quoi qu’on fasse, il appuie sur le bon bouton au bon moment… Merde, j’ai dix-huit ans ou quoi ?!

Case 3

Plan rapproché sur les deux cyclistes, qui roulent côte à côte.

Ninie a le visage tourné vers Mehdi et le provoque :

– Quand est-ce que tu vas me laisser tomber ? Demain ? Plus tard ?

Répartie de Mehdi :

– Penses-tu, je ne suis pas ce genre de cycliste !

Case 4

Les vélos se frôlent, à la limite du déséquilibre, parce que Mehdi dépose un baiser sur la joue de Ninie qui, même ravie, ne peut s’empêcher de dire quelque chose :

– Tu parles, Charles ! Les cyclistes finissent toujours par prendre la poudre d’escampette à la moindre ouverture.

Case 5

Là-dessus, Mehdi simule une attaque. Le plan les montre de profil devant un haut mur de pierre qui se dresse après la route. Ninie est à l’arrière (gauche de la case) dans une position très droite, et Mehdi cinq mètres devant (tout à droite), en danseuse, et crie :

– Ouais, c’est vrai, tu as vu clair dans mon jeu, je n’ai pas pu te bluffer longtemps !

Case 6

Ninie, de face, une main sur la bouche et l’air rieur :

– Mais qu’il est bête…

Case 7 (grande case)

Plan large. Ils boivent l’apéritif sur le port de Sauzon, à la terrasse de l’Hôtel du Phare (où Ninie s’est déjà arrêtée page 13). Toutes les places sont occupées, surtout des familles de touristes. Une serveuse tourne autour des tables avec un plateau chargé de consommations.

Ninie et Mehdi sont redevenus sérieux car le garçon évoque son passé avec un peu de gravité :

– C’est parce que mon père a beaucoup souffert d’être traité en permanence comme un « petit bougnoule » qui n’arrive pas à aligner correctement deux phrases en français qu’il m’a poussé presque manu militari au bout du cursus universitaire. Et j’en ai bouffé jusqu’à l’écœurement…

Il poursuit dans une autre bulle :

– Mais je me mets à sa place. Difficile de comprendre qu’on soit allé le chercher en Afrique du Nord pour lui offrir un travail payé dix fois plus que ce qu’il pouvait jamais espérer dans son pays et ensuite le mépriser avec autant d’ardeur. La France était perçue comme un eldorado, il avait des billets plein les yeux… Le résultat, on le connaît : les ghettos ont fleuri dans des banlieues sans véritable structure. Pas besoin d’avoir tous mes diplômes pour comprendre les problèmes sociaux actuels liés au sentiment d’abandon et débouchant fatalement sur le communautarisme. On se serre les coudes quand on est considérés comme les rebuts de la société, comme des voleurs d’emploi ou des assistés…

Et dans une troisième bulle :

– Mes parents, ils ont fini par retourner au bled et faire pousser des carottes. Moi, j’ai vite voulu changer d’air, et mes études ne m’ont pas servi à grand-chose, si ce n’est peut-être à représenter la figure du « bon Arabe ».

 

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Case 1

Plan sur Mehdi penché en arrière sur sa chaise et jetant un regard circonspect, voire digne de Hamlet, sur le verre de vin blanc qu’il tient au bout d’un bras tendu. Il finit par faire remarquer à Ninie :

– C’est étonnant que tu ne parles jamais de ta famille, de tes amis…

Case 2

Plan sur Ninie de trois quarts dos tandis qu’un beau voilier passe la jetée avec un équipage affairé et que Mehdi reste dans le champ. Elle explique :

– Je n’ai plus de famille, je n’ai pas d’amis.

Et dans une seconde bulle :

– Quand tu passes en revue ton carnet d’adresses et qu’aucun nom de la liste ne t’inspire d’autre réaction que des soupirs, d’autre sentiment que de la résignation, c’est que tu as franchi le point de non-retour, que tu es convaincu que passer du temps avec qui que ce soit sera moins enrichissant que n’importe quelle activité solitaire.

Case 3

Même plan que case 1, mais Mehdi s’est redressé et lève les sourcils en plaisantant :

– C’est grave, docteur ?

Case 4

Contrechamp sur Ninie, le regard dans le vague et un sourire triste aux lèvres en répondant à la question :

– Oui, sans doute… Enfin, on ne peut pas affirmer que c’est très sain d’un point de vue social… ni sans doute pour ce qui est de l’émancipation personnelle.

Case 5 (grande case)

La caméra a pris du recul et s’est élevée. Une grande partie du port est incluse dans le champ, dont le point de fuite se situe dans l’océan. Il y a beaucoup de monde partout, une effervescence très saisonnière. La terrasse du café occupe la partie gauche de la case, et sur la droite, les bateaux à voile sont soit au mouillage, soit en train d’appareiller. Ninie développe sa pensée :

– Écoute. Pour moi, fréquenter quelqu’un, c’est un engagement qui ne peut pas être pris à la légère. Je suis incapable de profiter des autres sans donner quelque chose de moi en retour, sans être sûre que la relation sera satisfaisante pour chacun, tu me suis ?

Mehdi :

– Oui, enfin je crois…

Elle poursuit :

– Si j’ai besoin de donner toute ma confiance, je veux aussi avoir la certitude d’une réciprocité. Et comme je ne suis pas capable de promettre quoi que ce soit si je ne suis pas convaincue de la sincérité de l’autre, ça coince forcément… Manger à tous les râteliers, c’est pas mon truc. Le constater dans les comportements autour de moi, chez ceux qui tentent de faire leur nid un peu partout, ça me révolte. Je ne triche jamais, et c’est ça qui inquiète un peu tout le monde.

Case 6

Ils quittent la terrasse du café en se frayant un chemin au milieu de la foule des touristes et se dirigent vers leurs vélos qu’ils ont remisés contre un mur. Les paniers des porte-bagages sont désormais garnis de victuailles et les goulots des bouteilles qui en dépassent sont bien visibles.

– Tu comprends, je n’ai jamais cherché à tirer profit d’aucune situation, alors qu’à une certaine époque j’aurais pu jouer de ça comme du triangle tellement ça paraissait facile. Je me sens intègre, ça me rend à la fois fière et malheureuse. Si je cherchais ailleurs, je trahirais…

Case 7

Ils poussent leurs vélos côte à côte sur le quai, en direction de l’arrière-port. Mehdi :

– Exemple ?

Ninie, espiègle :

– Exemple : si tu ne choisis pas immédiatement ton camp entre Beatles et Rolling Stones, tu es certain de ne plus jamais me revoir.

 

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