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Case 1

Intérieur jour. La chambre à coucher de Ninie. Le lit est défait et les rayons de soleil filtrent à travers les rideaux tirés. Un autre rai de lumière provient de la porte de la salle de bains attenante qu’on est en train d’ouvrir.

Case 2

C’est Mehdi qui quitte la salle de bains en peignoir, les cheveux mouillés. Il dépose un téléphone mobile sur la table de nuit. On devine la marque grâce à une petite pomme en partie croquée.

Case 3

Il rejoint Ninie installée derrière son ordinateur dans la salle de séjour et lui dépose un baiser sur le front. Elle est nue sous un kimono sombre et a levé la tête pour recevoir la marque d’affection, mais ses lèvres sont pincées.

Case 4

Dans la partie cuisine du loft, Mehdi se sert une tasse de café depuis une grande cafetière italienne. Sans se retourner, il fait remarquer à Ninie :

– Tu sais, ce que tu as écrit sur la facilité vers laquelle tend la société d’aujourd’hui me fait beaucoup réfléchir.

Case 5

Elle l’a rejoint et a allumé une cigarette. Elle ouvre la fenêtre en grand et rebondit :

– Tu veux parler de ce vieil article sur mon blog ?

Case 6

Il s’est assis à la table de la cuisine et fait tourner une petite cuillère dans sa tasse de café. Elle reste à la fenêtre tandis qu’il enchaîne :

– L’éducation que j’ai reçue se situe tout à fait à l’opposé de ce que tu décris. Je n’ai jamais eu conscience du tableau avant que tu t’en empares. « La notion »… Comment dis-tu, déjà ?

Case 7

Plan de Ninie à la fenêtre depuis l’extérieur. Elle fume toujours, d’un air mélancolique, mais complète la citation :

– « La notion d’effort intellectuel, de moins en moins encouragé par les familles et les éducateurs, est devenue synonyme de contrainte. »

Dans une seconde bulle :

– Autrement dit : « Quand j’entends le mot culture, je sors mon revolver. »

Case 8

Zoom arrière. Le fort apparaît en entier et Ninie, comme une ombre derrière le reflet de la fenêtre, précise :

– « Le dernier effort que l’homme moderne daigne désormais fournir est l’effort physique, qui contribue à entretenir sa santé et embellir son apparence, valeur essentielle qui conditionne l’acceptation dans le groupe. » Une belle carapace vide, c’est la garantie de tous les succès…

 

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Case 1

Elle écrase sa cigarette dans un cendrier posé sur la table de la cuisine tandis qu’il lui caresse une cuisse. Le kimono entrouvert découvre un morceau de la poitrine de Ninie que Mehdi ne quitte pas des yeux. Néanmoins, il continue à l’écouter :

– Que veux-tu, mon petit Jésus ? La société des loisirs a dégueulé ses monstres, comment pouvait-il en être autrement ? L’axiome est des plus simples : travail, apprentissage, connaissance et savoir sont contraignants. On passe tellement de temps au travail que le peu de temps libre dont on dispose ne peut raisonnablement servir à ce qu’on se prenne encore la tête. Il faut quand même reconnaître que tout est organisé pour que les tentations qui mènent à la facilité et au décervelage demeurent incontournables, même pour les âmes de bonne volonté. La curiosité est réellement devenue un vilain défaut…

Case 2

Plan sur Mehdi les yeux toujours tournés vers le même objectif, mais quand même concentré sur la conversation afin de ne pas la démentir. Il demande :

– Tu n’exagères pas un peu ?… Enfin, je veux bien comprendre qu’on n’ait jamais autant joué qu’aujourd’hui dans le monde, mais quand même, beaucoup dans différents domaines ambitionnent l’excellence…

Case 3

Plan large du loft. Elle le toise en s’éloignant, la tête tournée vers lui resté assis :

– À ton avis, pourquoi l’article que tu cites a été très peu vu, et commenté cent fois moins que les billets autobiographiques de ma période mannequin ?

Case 4

Dans la salle de bains. On les voit en ombres chinoises à travers la vitre trouble de la cabine de douche. Il lui savonne le dos et lui demande :

– Ce n’est tout de même pas notre conversation qui te mine à ce point ?

Case 5

Même plan. Il poursuit le savonnage, mais maintenant s’occupe de sa poitrine. Elle souffle :

– Hum… On ne peut rien te cacher… Marcel s’entête… Nouveau mail, tout à l’heure…

Case 6

Même plan. Elle a les bras levés et les mains croisées derrière la tête. Il lui frotte désormais la taille et les hanches, tout en poursuivant l’interrogatoire :

– Il y a une nouveauté ?

Elle a de plus en plus de mal à articuler :

– Mmmh, oui… C’est évident maintenant… Il fait l’intermédiaire… mmmh… Entre mes clients et moi… Il, ooh… me connaît bien et, mmh… il a compris la réticence dont je t’ai déjà parlé l’autre jour…

Case 7

Même plan. Elle a gardé les bras levés et appuyé les paumes de ses mains contre le carrelage du mur. Il lui masse les fesses tout en lui mordillant l’oreille et enchaîne :

– Je n’ai d’ailleurs pas bien saisi pourquoi tu ne veux plus de ce travail. Qui sont ces gens ?

Tant bien que mal, elle tente d’éluder :

– Des truqueurs, houuu… Des gens de rien… Mmmh… Des fortunés qui imaginent que tout leur est dû… Queeeee… le monde est à leurs pieds…

Case 8

Même plan. Elle est dans la même position mais avec une cambrure de reins plus prononcée. Lui s’est mis à genoux, la tête enfouie dans les fesses de Ninie, et finit de la questionner :

– Pourquoi ne pas simplement les envoyer balader ?

En proie au désir, elle arrive quand même à dire :

– J’ai, aaahh… tout claqué… Ooooh… L’acompte, le pognon… Ouiii… J’ai plus un kopeck…

Case 9

Même plan. Il l’a pénétrée par-derrière, une main sur une hanche, l’autre sur un sein et lance :

– Mais… Marcel ?

Elle n’en peut plus mais lâche :

– Je t’ai dit, aaah… Il connaît mes points de chute… Par-dessus tout il, oh oui, il… il… il aime le fric.

 

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Case 1

Retour dans la chambre à coucher, toujours dans un clair-obscur, mais plus lumineuse que dans la matinée. Ninie est allongée sur le ventre, le drap lui recouvrant une fesse. Mehdi se tient sur le côté, tourné vers elle, la tête maintenue par l’avant-bras. De son autre main, il caresse la fesse dénudée de Ninie. Il dit :

– Je ne m’explique toujours pas pourquoi Marcel fait les mystérieux de bac à sable.

La tête de Ninie est tournée vers le mur. Elle répond :

– Je crois qu’il joue sur du velours. Marcel, ce n’est pas le prototype de la simplicité… Il a dû s’imaginer qu’intriguer était le meilleur moyen d’arriver à ses fins.

Case 2

Ninie, visage de face, dans la même position. Mehdi en arrière-plan, la main toujours baladeuse. Elle poursuit :

– Si Marcel me harcèle, il n’y a rien de gratuit dans son comportement. Je suis certaine que mes clients ne se doutent pas une seule seconde que nous sommes séparés, et il entretient l’ambiguïté. Il est leur assurance que les ordres seront bien passés.

Case 3

Même plan. Elle est assise nue au bord du lit, tournant le dos à Mehdi qui a conservé la même position de côté. Elle continue :

– Il est totalement puéril, tu as raison. Il doit être convaincu que je suis morte de trouille, que je me sens observée de toutes parts. Lui, ce qui lui fait peur, surtout, c’est que sa commission lui passe sous le nez.

Case 4

Gros plan sur Mehdi qui fronce les sourcils et fait remarquer :

– Ce comportement est idiot… Quels sont ses arguments ?

Case 5

Elle se penche vers un fauteuil près de la fenêtre et se saisit du kimono en répondant :

– Ah ah ! Figure-toi qu’il me promet la liberté, rien que ça ! Comme quoi je n’entendrai plus jamais parler d’eux à la fin du travail.

Une bulle provient du lit duquel Mehdi n’a pas bougé, hors champ :

– Mais comment peux-tu être tellement certaine que c’est bien lui qui t’écrit ?

Réponse de Ninie dans une troisième bulle :

– Il ne fait pas de fautes d’orthographe…

Case 6

Ninie en kimono à nouveau et en pied, du point de vue de Mehdi toujours alité. Tout en lui jetant ses vêtements, elle le toise :

– Quoi qu’il en soit, j’ai besoin de réfléchir et de rester seule. On parlait tout à l’heure de facilité, de plaisir immédiat… Je suis sur le point de prendre la décision la plus importante et la plus dangereuse de ma vie et il me faut l’affronter avec le maximum de sérénité et de concentration… Il me faut du temps.

Case 7

Elle est maintenant assise sur le lit et occupée à enfiler des bas. Derrière elle, Mehdi est allongé sur le dos, les mains croisées derrière la tête, visiblement décontenancé. Elle enchaîne :

– Je sais bien depuis le temps que ça me poursuit que je suis difficile à apprivoiser. J’ai du mal à me transformer en miroir qui renverrait aux autres l’image qu’ils souhaitent voir d’eux-mêmes. Toi, tu ne me donnes pas l’impression d’appartenir à la majorité narcissique qui dicte malgré elle aussi bien les programmes télé que les orientations politiques… Tu es patient, tu sauras m’attendre…

Mehdi :

– Je ne comprends pas tout ce que tu dis, mais est-ce que ça signifie que je doive y aller ?

Case 8

Du point de vue de Mehdi, elle se dirige vers la porte de sortie en concluant :

– C’est drôle, si on apprécie rarement mes qualités de prime abord, quand on fait le pas, on n’arrive plus à me quitter, ne serait-ce que quelques jours.

Case 9

Plan américain sur Ninie qui s’apprête à quitter la pièce, une main sur la poignée de la porte entrouverte, le visage tourné vers Mehdi et le lit :

– Il faut croire que je gagne à être connue.

 

Page 54

Case 1

Extérieur jour. Palais, dans le calme revenu de la fin de saison. L’avenue Carnot en perspective montante depuis le bas de la côte. Au bout (haut de case) on devine la porte Vauban. Il pleut abondamment. Sur la gauche, un bar-tabac-presse avec une petite terrasse désertée et un chevalet devant son entrée présentant le Ouest-France du jour sur la une duquel on distingue à peine le titre : Aram : vers une résolution ?

Case 2

Plan sur l’établissement. Le titre est maintenant très lisible, ainsi qu’en pied de page : La vente de la tour Eiffel remise en question

Case 3

Intérieur du bar-tabac-presse vu à travers la vitre de la porte d’entrée. Un comptoir au fond, devant lequel sont occupés à boire quelques piliers dont Erwan et Irondelle de dos, debout devant des chaises hautes, une banque sur la droite de l’entrée, et une file d’attente de trois personnes au bout de laquelle Ninie patiente, quelques journaux dans les mains. Elle porte une paire de lunettes fumées, une casquette de marin et un imperméable. Un sac en bandoulière pend à sa taille. Dans la salle, les tables sont occupées par des habitués occupés à boire l’apéritif.

Une bulle émane de la position où se trouve Erwan :

– Comment ça, « pas confiance » ?!

Case 4

Plan rapproché sur Erwan de profil, à côté de qui se tient Irondelle assis au second plan et aux prises avec une cigarette électronique dont il ne semble pas bien comprendre le fonctionnement. Il y a des pintes de bière vides devant eux. Le barman, de profil opposé, se tient les bras appuyés sur l’évier. Erwan continue, exhibant l’intérieur d’un portefeuille :

– Et si je te montre ça, tu auras plus confiance ? Je dis que je paye un coup à boire, je paye un coup à boire, pute borgne !

Le barman :

– Excuse-moi, Erwan, je pouvais pas savoir. En principe, tu… Enfin, il y a eu ces ardoises que…

Case 5

Même plan, Erwan se rasseyant sur la chaise haute, ayant pris le soin de déposer des billets sur le zinc :

– Ta ta ta, rien du tout !… Mais je te comprends, avec tout ce qui se passe à droite à gauche… Tu sais sûrement ce qui est arrivé à Gwen ?

Irondelle, qui est venu à bout de la cigarette électronique en tire une bouffée (en incrustation sans bulle ni cartouche, l’onomatopée VAP VAP) et râle :

– Déconne pas, Erwan, pas encore l’histoire de la boutique !…

Case 6

Plan de face des deux marins, Erwan tourné vers un Irondelle qui, même contrarié de devoir entendre une nouvelle fois l’histoire, l’écoute religieusement. Erwan, dans une attitude pédagogique, explique :

– Il parle de confiance, je peux pas lui donner tout à fait tort, quoiqu’il nous manque un peu de respect.

Case 7

Même plan, sauf qu’Erwan fixe le barman et enchaîne :

– Le gars Gwen, tu te rappelles qu’il avait hérité ?

Case 8

La scène du point de vue de Ninie depuis la file d’attente. Le barman, gêné aux entournures, cherche une contenance en essuyant un verre. Il semble acquiescer :

– Oui. Enfin, non… Bon, qu’est-ce que je vous sers, alors ?

 

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Case 1

Plan d’Erwan du point de vue du barman. Au second plan, Ninie attend toujours son tour et de nouveaux clients se sont placés à sa suite. Erwan :

– Un angoissé, le Gwen. Il avait cette boule au ventre qui ne le quittait pas depuis l’ouverture de son bouclard. Des crampes d’estomac qui le pliaient en deux… Ça le prenait aux tripes, le commerce. Le Happy Sailor, ça s’appelait. Une ancienne mercerie de Quiberon qu’il avait entièrement réhabilitée. Tout en tek… On se serait cru dans la plus grande cabine du Normandie.

Une bulle provient de l’endroit où se trouve Irondelle qui intervient :

– Plutôt du Titanic.

Case 2

Plan large du bar depuis un angle du fond qui permet de voir à peu près tous les occupants. Erwan poursuit :

– Pour sûr… Il avait claqué toute la maille, fallait voir le stock ! La panoplie parfaite pour le marin parisien : des rayures en veux-tu en voilà, les cirés jaunes ou bleus, les mocassins de boîte de nuit, les bottes à cent billets…Toutes tailles, et l’estanco pile face à l’embarcadère.

Le barman :

– Jamais entendu parler de ce magasin…

Case 3

Même angle que case 1 mais élargi, avec Irondelle dans le champ, qui se passe le pouce sur les lèvres à la manière de Belmondo dans À bout de souffle. Ninie est maintenant à la caisse. Erwan est tourné vers Irondelle et lui demande :

– Ben ça n’a pas duré longtemps. Tu t’en rappelles, Irondelle ?

Ce à quoi Irondelle rétorque :

– Tu t’en souviens… Tu te rappelles et tu t’en souviens…

Case 4

Gros plan sur Erwan qui lève les yeux au ciel :

– Voilà t-y pas qu’il se prend pour Belmondo, maintenant…

Case 5

Plan du comptoir de vente de tabac et journaux, Ninie de dos, face à la caissière qui scanne les articles posés devant elle : trois paquets de cigarettes, plusieurs journaux et revues. Une bulle émane de l’endroit où se trouvent les marins, Erwan poursuivant son histoire :

– Son problème, à Gwen, c’est qu’il avait payé rubis sur l’ongle ses fournisseurs et qu’il ne lui restait plus un flèche pour embaucher tout de suite un vendeur. Heureusement pour lui, un jeune de Quiberon qui faisait ses études à Rennes lui a mis le grappin dessus dès l’ouverture. Il lui donnait un coup de main le samedi et Gwen pensait sérieusement à lui proposer un contrat pour la saison d’été. Il avait confiance…

Case 6

Du point de vue de Ninie : à travers la baie vitrée, la pluie est devenue plus fine et un timide rayon de soleil parvient à filtrer les nuages et éclairer la rue. Une bulle signifie qu’Erwan continue son récit :

– Et puis il y a eu le mariage de sa sœur début juin en Italie.

– Itaaalia ! (On devine que l’intervention est signée Irondelle.)

– Putain, Irondelle, faudrait plus que tu empruntes des DVD à la médiathèque… Donc mariage, week-end à Rome et tout le tralala, Gwen n’a pas d’autre solution que de confier les clés du Happy Sailor à l’étudiant qui assurera l’ouverture du samedi.

Case 7

Plan sur le barman, les mains appuyées sur le zinc, l’air abasourdi. Il articule :

– Merde… Ne me dis pas que…

Case 8

Contrechamp, les deux compères. Irondelle s’amuse toujours à se passer le pouce sur les lèvres et Erwan fait avancer leurs deux pintes vides vers le barman et conclut :

– Je te le dis, Pépère, je te l’affirme, même. Gwen, à son retour le lundi suivant, il ouvre la crèmerie et ce qu’il voit, c’est qu’il n’y a plus rien, même pas l’ombre d’un pompon. L’étudiant a mis les voiles avec le stock, le mobilier et les bières du frigo… Tiens, à propos de bière, ne te gêne pas… Je t’offre un verre par la même occasion.

Case 9

Même plan que case 2 page 54. Ninie sort du bar tandis qu’on entend en fond de salle Erwan ajouter :

– Et tu peux avoir confiance, je t’ai fait reluquer les talbins.

Et le barman à nouveau de s’étonner :

– Depuis le temps que je vous connais, je ne vous ai jamais vus aussi riches, les gars.

Une dernière bulle à deux pointes :

– Alors levons nos verres aux Espagnols ! Tchin !

 

 

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