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Case 1

Extérieur jour. Les jardins de la citadelle Vauban de Palais. Même si la pluie s’est arrêtée, le ciel est encore chargé de nuages gris. Ninie déambule d’un pas de promeneur au sein du labyrinthe formé par les hauts murs de la place forte qui fut aussi une prison pour conspirateurs. Elle monte l’allée qui succède à l’entrée située au-dessus du port. On la voit de dos, mains dans les poches, au centre d’une perspective rendue évidente par les murs qui encadrent le chemin de gravier. Cartouches (fond blanc) :

L’été a filé sans que je m’en rende compte. Plusieurs semaines sans mettre le nez dehors et sans nouvelle de qui que ce soit, sans rien d’autre à penser qu’aux ingrédients, qui, ajoutés les uns aux autres, façonnent la substance de jours parfaits.

Case 2

À la porte d’une cellule désaffectée, elle s’appuie contre un mur de pierre. On la voit de trois-quarts dos, immobile, semblant craindre de pénétrer dans l’enclos où règne la pénombre. De son sac elle a extrait un journal qu’elle tient coincé sous un bras.

Un chapelet de jours parfaits hors du temps, des emmerdements et des importuns aramiens… J’ai relu mes livres préférés. Je me suis glissée dans l’insouciance de mes vingt-cinq ans grâce à la rédaction de notes épiques. J’ai même secoué la poussière de mes instruments de musique… J’étais bien.

Case 3

Ninie se trouve désormais devant l’échauguette de la citadelle qui domine l’arrière-port qu’on peut contempler en plongée. Elle est adossée au muret, le journal plié dans le creux d’une main.

J’ai dansé frénétiquement, le son poussé au maximum, au mépris des cris d’angoisse cristallins du vitrage des fenêtres et je me suis enregistré des compilations pour mes vieux jours. J’ai retourné des malles et retrouvé des objets chargés d’histoire dont j’avais oublié jusqu’à l’existence. Pouvoir d’évocation du son conjugué à l’image… J’ai pleuré comme une enfant…

Case 4

Gros plan sur le journal que Ninie vient d’ouvrir. C’est un quotidien un peu plus sérieux que Ouest-France mais on n’en voit pas la manchette. Seul un article est cadré, titré Réunion de crise à l’ONU. Et, en sous-titre : La nuit prochaine, le Conseil de sécurité se réunira en séance plénière afin d’examiner la position que les Nations unies doivent adopter face à Aram.

C’est toujours quand on l’étouffe et que ses contours semblent disparaître dans les vapeurs de la félicité que la réalité vient se rappeler à notre bon souvenir, comme le réveil-matin sonne le glas d’un rêve qu’on aurait souhaité éternel.

Case 5 (grande case cinémascope, caméra à hauteur de Ninie)

Elle est assise sur un banc au beau milieu de la place centrale de la citadelle, le musée maritime derrière elle et le journal grand ouvert sur ses genoux. De part et d’autre de l’image, les canons rouges pointent leur nez vers elle, comme si elle était un Al-Issad sévèrement menacé par la poudre démocratique.

C’est ce moment de concertation internationale qu’a choisi Marcel pour se manifester après des semaines de silence et tomber enfin le masque. Je ne sais plus si c’est du soulagement que je devrais ressentir. Je ne sais plus qui sont les bons, qui sont les méchants…

Case 6

Elle aborde le sentier côtier d’une démarche nonchalante. Le journal a été remisé dans le sac et le vent fort fait virevolter ses cheveux libérés de l’emprise de la casquette, qui a elle aussi disparu dans le sac. Le soleil est maintenant bien présent, des cumulus ont succédé aux stratus dans le ciel. L’après-midi touche à sa fin.

Case 7

La voilà redescendue au port. Plan depuis un voilier mouillé dans l’arrière-port, comme si quelqu’un l’épiait. On la voit marcher de profil au bout du quai Le Blanc, abordant la place de la République, d’un pas décidé cette fois.

Aie confiance, Ninie !

 

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Case 1

Plan depuis l’intérieur du port de Palais. Les deux jetées, leurs petits phares. C’est presque le crépuscule, les rayons de soleil qui proviennent de derrière sont rasants. Ninie est stationnée à l’extrémité du môle Bonnelle (la jetée), au pied du phare, les mains en appui sur le garde-fou, tandis que, de face, un bateau de liaison avec l’île de Houat fait son approche.

Case 2

Du point de vue de Ninie. Le bateau entre au port. On reconnaît le même équipage que celui qui l’avait conduite à Houat au printemps, dont Mehdi à la poupe, prêt à lancer les amarres.

Case 3 (case verticale)

Plan en perspective du môle Bonnelle, le phare en point de fuite. Le bateau est amarré et les quelques passagers commencent à en descendre. Le gros Yvon sécurise la passerelle. Ninie se tient en retrait.

Case 4

Mouvement de caméra sur la droite, comme si cette dernière était passée derrière la jetée côté mer, léger effet de plongée. Il ne reste plus que l’équipage à bord, Mehdi qui prend un malin plaisir à gagner du temps en enroulant bien proprement les écoutes, alors que les autres, hormis le capitaine, sont sur le point de mettre pied à terre. Ninie est de dos, mains dans les poches, au même endroit qu’à la case précédente.

Case 5

Plan rapproché, de trois quarts dos de Ninie qui n’a pas bougé. Mehdi lui fait face, les sangles d’un baluchon maintenues sur son épaule par un bras, et mordant dans un sandwich qu’il tient dans l’autre main. Il dit :

– Tu te souviens encore de moi ?

Case 6

Ils sont dans la même position et c’est maintenant Ninie qui apparaît de trois quarts face. Elle répond :

– Tu n’avais pas confiance ?

Lui :

– Bon sang, Ninie ! Ça fait un mois et demi… Un mois et demi !

Case 7

Contrechamp. Ils n’ont toujours pas bougé. En arrière-plan, le quai Bonnelle et sa gare maritime. Ninie se tient sur la pointe des pieds, elle a pris la tête de Mehdi entre ses mains et lui dépose, un peu de force (il grimace), un baiser sur le front en s’excusant :

– Oh… Tant que ça ?

 

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Case 1

Même plan que case 3 page précédente, mais resserré. Ils marchent de face et côte à côte, Mehdi terminant son sandwich et Ninie encore mains dans les poches. En léger retrait, le commandant du bateau (en tenue réglementaire et équipé lui aussi d’un barda) s’apprête à les rejoindre. Mehdi :

– Enfin, j’ai pu avoir de tes nouvelles grâce à ton blog, c’est déjà ça… Je rêverais d’avoir une vie aussi mouvementée que la tienne.

Ninie :

– Bah… N’importe quoi ! Tu ne sais pas ce que tu dis.

Case 2

Même plan. Le commandant est arrivé à leur hauteur, du côté de Mehdi, et se tourne vers les deux alors qu’ils continuent de marcher. Il intervient :

– Belle soirée, non ? On n’y croyait plus avec ce temps pourri… Bonsoir, madame.

Mehdi :

– Vous avez raison, capitaine. Ça ne nous fera pas de mal…

Case 3

Le port en plongée, presque désert. Le soleil qui se couche à l’horizon envoie ses derniers rayons. Le groupe des trois est arrivé à hauteur de l’embarcadère principal, devant l’hôtel Le Bretagne, quai de l’Acadie. Mehdi et le capitaine se serrent la main, Ninie regarde ailleurs. Le capitaine :

– Alors bon début de soirée et bon appétit.

Mehdi :

– Merci et bonne soirée à vous aussi, capitaine.

Case 4

Plan en légère contre-plongée de la rue Simon, courte rue étroite et sombre qui jouxte le quai de l’Acadie et conduit à la place de la République. Ils avancent vers cette dernière côte à côte au beau milieu de la rue et les mains dans les poches (Mehdi a calé son paquetage en bandoulière). En arrière-plan émergent des mâts de bateaux mouillant au port. Mehdi, agacé :

– Tu aurais quand même pu le gratifier d’un mot gentil…

Ninie, sèchement :

– Oui, bon, il m’a saoulée avec ses salamalecs.

Case 5

Du point de vue de Ninie. Plan de Mehdi tourné vers elle alors qu’au second plan le libraire rapatrie en boutique un tourniquet de cartes postales, signal de fermeture imminente. Mehdi :

– Tu es terrible ! Il n’a rien fait de mal, bien au contraire. Il est civilisé, c’est tout. Apparemment, ce n’est pas le cas de tout le monde…

Case 6

Ninie, de face et en pied, les mains encore plus enfoncées dans les poches de son imperméable, la tête en l’air :

– Je trouve que l’excès de politesse est révélateur d’un manque évident de conversation.

Case 7

Plan assez large du côté nord de la place de la République. Deux femmes en arrière-plan sont en train de fermer la boutique Conserverie La Belle-iloise, l’une baissée clés en main, l’autre la regardant faire. Mehdi a stoppé sa marche et levé les bras au ciel en signe de désolation tandis que Ninie poursuit sa marche en avant. Il soupire :

– Pffff… Incurable, vous étiez au courant ?!

 

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Case 1

Plan depuis le quai Le Blanc, l’arrière-port sur la gauche, les maisons et boutiques sur la droite et un bout de la place de la République dans le fond. Ils marchent encore l’un à côté de l’autre. Ninie :

– Mehdi, en tout cas je te remercie d’avoir respecté ma petite retraite. Je sais que ça n’était pas évident… Ça signifie beaucoup pour moi…

Mehdi :

– Hum… Je dois concéder que ce n’est pas l’envie qui m’a manqué de passer au fort… Ou même de t’appeler.

Case 2

Zoom sur eux deux, alors qu’elle se pend à son cou et l’embrasse sur une joue. Lui se laisse faire, mais sans mettre les mains. Elle dit :

– Merci, mon petit prince.

Lui :

– Arrête la politesse, tu n’as vraiment aucune conversation ! Et puis ne m’appelle pas par ce sobriquet ridicule, s’il te plaît.

Case 3

Les voilà quai Gambetta. Plan en contre-plongée depuis les maisons. Ils avancent de trois quarts face au milieu de la rue, elle accrochée à sa taille, lui un bras autour de son épaule. Au-dessus d’eux les guette l’échauguette de la citadelle. Mehdi :

– Et donc, que me vaut cette réapparition ?

Ninie, dans une deuxième bulle :

– Je dois te montrer quelque chose.

Mehdi, dans une troisième :

– Je me disais bien, aussi…

Case 4

On les voit maintenant de dos, dans la même posture. Les maisons sont sur la gauche ; à droite, le pont Orgo est relevé afin de permettre le passage d’un voilier. Ninie :

– Ne sois pas comme ça… En plus du reste, j’avais besoin de réfléchir à notre relation. J’avais besoin de savoir à quel point je tenais à toi…

Mehdi :

– Et moi, tu ne me demandes pas mon avis ?

Case 5

Gros plan sur le visage apaisé de Ninie dont une joue repose sur l’épaule de Mehdi. Elle souffle :

– Gros bêta, va…

Case 6

Il fait maintenant presque nuit, les réverbères sont allumés. Vus depuis l’autre rive du bassin de la Saline, au bout de l’arrière-port, ils se tiennent enlacés face à face, lui les mains sur sa taille, elle les bras posés sur ses épaules. Leurs fronts sont collés l’un à l’autre. Elle :

– J’allais vraiment tout lâcher, tu sais. J’étais prête à prendre le plus grand risque de ma vie, quoi qu’il m’en coûte… Et j’ai reçu ce mail hier… Tout prend un sens nouveau, maintenant : le Monet… Nous…

Case 7

Ninie en plan américain qui fouille dans son sac et dit :

– J’en ai fait une copie. J’aimerais que tu lises et que tu me donnes ton avis.

Case 8

Vue depuis les maisons, le bassin de la Saline en arrière-plan. Mehdi fait le geste de s’asseoir sur une bitte d’amarrage, les yeux rivés sur les deux feuilles de papier qu’il tient d’une main, tandis que Ninie attend debout, poings dans les poches. Il ricane :

– Ah ah ! Que nous a donc encore inventé Poly56 ?

 

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