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sens

 

« L’absurde n’a de sens que dans la mesure où l’on n’y consent pas », écrivait Camus dans Le Mythe de Sisyphe, et Marc-Antoine Mathieu, même s’il fait référence de manière subtile à cette maxime, n’est certainement pas l’artisan d’une philosophie d’obédience camusienne, bien au contraire.

Car si L’Origine a été le titre de son premier livre publié chez son éditeur de toujours (qui semble lui donner une confiance « à reculons », si j’en juge par le tout petit tirage et la rapide indisponibilité du livre qui nous occupe), et que Sens (appelons-le comme ça) constitue une véritable lettre d’introduction à son œuvre et qu’il pourrait en déterminer les préceptes, tout indique, à commencer par les flèches, que l’invitation qui est proposée au lecteur se place plutôt sur le plan de l’acceptation résolue d’une ineffable fatalité que sur celui de la réflexion consécutive à une confrontation d’idées, chacun de ces cas devant déterminer le concept d’absurde, selon qu’on l’envisage du point de vue de Mathieu ou de celui de Camus.

Profession de foi de l’auteur, donc, et bande dessinée muette dont le minimalisme jalonne l’intention. Le parcours de l’homme affairé – qui traverse obstinément les livres de Mathieu sans qu’on le connaisse ni le reconnaisse vraiment (chapeau, manteau, et attaché-case) – est d’une simplicité absolue : trouver le sens, le bon sens, un sens à tout… Il ne cherche pas à comprendre autre chose que le chemin qu’on (l’auteur devenu Dieu ?) lui indique, et se plie à la signalisation (l’ordre divin ?) sans rechigner. C’est l’anti-Sisyphe. Jamais son itinéraire n’emprunte le même passage, jamais les formes du monde qu’il parcourt ne se répètent. C’est l’aventure, au sens propre, telle que la définissait le chanteur : « Laisse[r] venir l’imprudence ».

Il en est ainsi des publications de Mathieu. Chacune donne lieu à une nouvelle expérience, une autre tentative, un jeu d’ouverture de portes des possibles où le non-sens prend une dimension qui paradoxalement lui confère un sens légitime. La question qu’il se pose avant d’aborder un nouveau livre semble être celle de la définition des limites, son travail s’évertuant à les repousser le plus loin possible, du désert incommensurable où il faut coûte que coûte avancer jusqu’à l’océan déchaîné qu’on brave obstinément, à la manière des marins de La Grande Vague de Kanagawa. Vivre devient alors l’élément de compréhension de la vie, son essence.

Nous sommes les acteurs des livres de Mathieu et, une fois encore avec Sens, nous sommes nous-mêmes au centre des prises de décisions. Lorsque l’homme affairé se saisit après moult périples du livre codé, il s’agit bien entendu de ce livre que nous avons en main et dont nous découvrons le message en même temps que lui ; notre action se reflète dans celle qui anime le héros ; par un jeu de miroirs et de symboles, c’est l’humain qui se trouve au centre de la dialectique. Toute l’intelligence de Mathieu, c’est habiller le fond avec l’ingéniosité de la forme : une pudeur humaniste dissimulée derrière l’audace de la représentation.

Et puisqu’il est forcément question de symboles, celui de l’infini qui introduit la scène finale où l’homme se fond littéralement dans le sens (sans que l’on sache si celui-ci est bon ou mauvais) précise que rien n’est jamais immuable, que tout reste toujours à découvrir, à expérimenter, à défaut de recommencer.
 

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