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Matthieu Blanchin a vécu une expérience que personne ne voudrait partager ni ne souhaite à ses meilleurs ennemis : il revient d’entre les morts !

Auteur de bandes dessinées autobiographiques publiées chez Ego comme X, c’est après un long intermède biographique de trois cent soixante pages consacrées à Martha Jane Cannary et avec une intention documentaire qu’il revient au récit à la première personne, récit qui prend ici valeur d’exutoire.

Le week-end même du cataclysme électoral d’avril 2002 et de l’anniversaire de sa fille, Matthieu est pris de maux de tête irrépressibles qui vont le faire admettre aux urgences de l’hôpital Lariboisière de Paris. L’attente est longue et terrible. Plus qu’un dimanche traditionnel, c’est un dimanche d’élection, et la boutique tourne avec un service minimum. En outre, le médecin qui finit par prendre en charge Matthieu ne décèle pas immédiatement l’attaque cérébrale dont il est victime et qui l’a plongé dans le coma. Ce n’est qu’après de longues heures et sur l’insistance de sa femme auprès des services hospitaliers (et même un coup de téléphone d’un cousin) que la décision désespérée de recourir à une trépanation est prise. On vient de se rendre compte de la mort cérébrale du patient… Il s’avère que le coma est consécutif à une hémorragie causée par une tumeur, forme de ramification du cerveau. Il faudra une dizaine de jours à Matthieu pour en sortir… et toute une vie pour réapprendre.

C’est à cette nouvelle vie que Blanchin convie le lecteur, à un cheminement vers la sagesse à travers une appréhension différente de ses propres sensations et de la perception du monde. Il aura fréquenté tout ce que la médecine officielle et parallèle peut compter comme spécialistes ; il aura accompli un gros travail de mémoire en notant scrupuleusement les détails des cauchemars engendrés par le coma et les traitements médicaux ; il aura testé l’opiniâtreté de ses lecteurs et leur capacité à le suivre au-delà de l’âpreté déstructurée du récit initial de ces cauchemars-là ; surtout, il aura compris et accepté la dimension psychologique de toute chose, la somatisation liée aux traumatismes les plus enfouis ; et enfin, il aura appris à surmonter les épreuves grâce aux techniques apprises çà et là au cours de son odyssée postopératoire.

Ce qui résulte de l’œuvre et s’en détache, hormis la force et la dimension extraordinaires du témoignage, c’est la sincérité d’un homme qui progresse, fait face, et a décidé malgré tout d’être heureux. Un état d’esprit amusé, parfois narquois, qui transparaît dans le traitement graphique du récit qui souvent relève de la bande dessinée humoristique : personnages déformés, exagération du mouvement, lignes de vitesse à gogo, prolongement symbolique d’un état, d’une sensation… Matthieu a construit sa bande dessinée autour de la forme qu’il connaît le mieux et avec laquelle il a accompagné Calamity Jane par monts et par vaux, celle d’un trait charbonneux rehaussé de lavis, reconnaissable entre mille, comme l’est son lettrage rond et enfantin tracé scrupuleusement à la plume, et qui exprime avec une grande justesse la noirceur d’un couloir d’hôpital et l’insécurité d’un homme qui sait qu’il peut être à tout moment victime d’une crise d’épilepsie.

Avec Quand vous pensiez que j’étais mort, Matthieu Blanchin signe une bande dessinée atypique, étonnante, un voyage autocentré à nul autre pareil dont la lecture ne peut laisser insensible tant l’auteur s’y dévoile avec une honnêteté pudique et implacable. En s’ouvrant à lui-même, il parvient à nous faire ouvrir les yeux sur nous-mêmes et le voyage auquel il nous invite n’est autre que celui de l’acceptation intérieure tournée vers l’harmonie universelle.

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