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Le danger vient toujours de là où on l’attend le moins. La théorie est d’autant plus vraie que dans un monde en guerre presque perpétuelle, quand l’ennemi gronde aux portes de l’empire et que les alliances se font et se défont au gré des traités signés et bafoués, tout ce qui viendrait à troubler une stabilité familiale héritée de siècles de bravoure serait vécu comme un cataclysme.

Les junkers représentent une noblesse prussienne dont l’influence politique s’est répandue à travers l’Allemagne de Bismarck. Junker désigne également le fils de propriétaire terrien fraîchement incorporé dans l’armée. Le livre qui nous intéresse se déroule à l’orée du XXe siècle et fait état des deux acceptions.

Les von Schlitt ont deux fils, Oswald, l’ainé déterminé, et Ludwig, le narrateur réservé mais caustique. Tous deux intègrent dès le plus jeune âge une école militaire selon la tradition dite du « cadet royal » : « en reconnaissance des actes du père, le roi se charge de la formation du fils ». En l’occurrence, les « actes » du père prennent chair en raison d’un « bout de jambe perdu pour la patrie ». La mère, elle, est absente, retenue en Suisse pour soigner une tuberculose qui a tout de la maladie diplomatique, ce dont personne n’est vraiment dupe. Demeurer éloignés les uns des autres vaut du reste peut-être mieux pour les enfants, le tempérament aigre de la mère renforcé par l’écœurement d’un monde qui tend à favoriser le dialogue entre les classes sociales pouvant possiblement saper le beau moral des futurs beaux officiers.

Cette distanciation que la modernité semble peu à peu effacer, Simon Spruyt la formalise avec une grande idée, celle de focaliser l’attention du lecteur sur les von Schlitt, leurs très proches ainsi que ceux dont ils sont les obligés, en offrant des traits à leurs visages alors que ceux du reste du monde, ces « hordes barbares » que méprise Frau von Schlitt, arborent tous le même smiley qui symbolise leur insignifiance, tant aux yeux de la famille que sur plan des enjeux narratifs. Unis jusqu’au bout. Unis face à l’adversité de la foule anonyme.

Et unis, nos cadets le restent, devant la cruauté adolescente que la discipline militaire parvient à peine à gommer et l’obsolescence d’un enseignement guerrier qui se gargarise du panache d’un mouvement de cavalerie à l’heure où l’industrie dégurgite des joyaux de modernité tels le cuirassé Nassau, dont Oswald affiche la photographie, ou Maxim, la toute nouvelle mitrailleuse que Ludwig tutoie immédiatement et dont il deviendra dans son contingent le seul expert et manipulateur.

Ce décalage existe aussi dans le ton qu’emploie Spruyt à travers la mélancolie atavique du junker à qui il a confié la narration. Le fardeau de l’héritage et de la tradition, l’austérité paternelle, la routine militaire sont sans cesse confrontés à la lucidité et au cynisme de la langue d’un Ludwig qui observe méthodiquement les ressorts de la comédie humaine qui se joue tout autour de lui. Son écriture grinçante dénonce en creux la vacuité des existences liées à un idéal qui leur échappe, l’inéluctabilité de la rédemption quand la rébellion mène à l’irréparable, le mensonge comme celui de l’allée des tilleuls du domaine familial où pas plus d’ombre n’est portée sur quelque glorieux visiteur que d’ancêtres von Schlitt n’ont planté d’arbres.

Sur la page de titre, au-dessous de Junker, il est précisé Blues de Prusse, comme pour insister sur l’amertume de Ludwig. Le bleu de Prusse, bleu nuit, bleu profond, est la couleur qu’adjoint Spruyt au noir dans l’élaboration de la bichromie qui illustre le récit. L’auteur manie double sens et sous-entendu avec brio. Il met aussi le lecteur à contribution, et dans l’appréciation des nombreuses ellipses qu’implique un récit très chapitré, et dans l’attention que requiert la densité des informations contenues dans chacune des cases des presque deux cents pages du livre. Comme dans une chanson bien écrite et bien arrangée, toutes les phases de Junker sont intéressantes et utiles à la narration ; le rythme est soutenu, les temps ne sont jamais morts.

Par la maîtrise de son sujet, par la force littéraire et ironique d’un texte ciselé à l’extrême, par les superpositions de strates de bleu qui apportent aux cases de composition plutôt simple une grande profondeur de champ, par la justesse d’un dessin minimaliste qui épingle le comique de situation tout en respectant la trame tragique qu’impose le sujet (mentionnons toutefois la liberté d’une superbe double page où Ludwig, tel le Woody Allen de Tout ce que vous avez toujours voulu savoir sur le sexe parcourt amoureusement la structure schématisée de Maxim), Spruyt signe avec Junker une bande dessinée exceptionnelle.

À l’heure où l’uchronie est devenue une niche éditoriale à partir de laquelle des auteurs se mettent à réfléchir à des histoires, Spruyt prend la contrainte à rebours en admettant de manière implacable le chaos de l’Histoire selon le truchement d’un destin particulier. Le danger est toujours plus près qu’on ne l’imagine.

 

 

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