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Si, pages 146 et 147 de La Favorite, du monde se presse et s’active devant le parvis du château des d’Octeville, ce n’est pas parce que Séraphin Lampion y a organisé un rallye automobile intrusif. L’affaire est plus importante, certainement plus grave, en témoigne la prédominance des képis sur les têtes des figurants.

Le képi intègre allègrement une panoplie qui peut rendre hommage à la France des années soixante-dix, celles de la transition entre un monde ancien aux prises avec une crise pétrolière prévisible et le repli sur soi engendré par les bien nommées « années fric » de la décennie suivante. Splendeur d’une époque encore un peu complexée où un président s’invite à reculons à votre table sans que vous soyez prévenus, Max Pécas tourne film sur film, des concierges portugais occupent les halls d’immeuble, la R12 fleure bon le fleuron de l’industrie automobile, un congrès du Parti communiste soviétique parvient à se dérouler sans Georges Marchais, Pif Gadget est bien la revue illustrée pour la jeunesse la plus populaire, et le ciel reste gris derrière le simple vitrage des cuisines bourrées de yaourtières et de produits surgelés. Matthias Lehmann restitue avec précision ce temps particulier d’un pays encore groggy par l’Occupation et les somnifères de de Gaulle, et encore à peine résigné à un avenir proclamé « moderniste » par des politiques lorgnant toujours un peu plus à l’ouest. C’est du reste étonnant de la part d’un auteur de moins de quarante ans d’avoir su saisir avec un tel discernement l’ambiance austère de la Giscardie.

Outre les références susnommées disséminées çà et là, l’iconographie se prête à la grisaille ; le style hachuré la révèle, la fige dans les pages où se brisent parfois les cases, et habille le jeu des acteurs qui se distinguent des arrière-plans en arborant leurs belles lignes longitudinales. Le choix de dessin semble rendre hommage à un certain passé, celui de la bande dessinée d’humour publiée dans la presse américaine du début du xxe siècle, en particulier Pim Pam Poum de Dirks, avec lequel La Favorite partage la rondeur du trait, l’expressionnisme outré des personnages, et la disproportion entre ces derniers et les décors dans lesquels ils évoluent (la minuscule maison de gardien du château). Cette touche surannée complète parfaitement le tableau dédié à des années soixante-dix face auxquelles il paraît bien difficile d’éprouver un tant soit peu de nostalgie. Pas de madeleine, mais l’idée de situer les mésaventures d’un enfant dans le brouillard de 1976 (juste avant la sécheresse) comme une terre d’accueil idéale à la folie humaine.

Or donc, Constance a dix ans et vit avec une grand-mère acariâtre et un grand-père couard qui a toujours baissé les yeux devant le comportement excessif et brutal que sa femme, qu’il a fini par silencieusement haïr, réserve à l’enfant. Chargée de l’éducation de la petite, la vieille Adélaïde a longtemps maintenu le trio dans un huis-clos des plus sordides avant de se résigner à accepter de l’aide en embauchant un couple de Portugais au château. Un détail que la dame a peut-être négligé est celui des deux enfants qui accompagnent le couple, de la même génération que celle de Constance.

Plus encore que la prégnance d’un contexte bien ancré dans une époque, c’est l’enfance qui apparaît comme sujet principal de La Favorite, le monde envisagé par le prisme d’un regard de marmot, avec toute la maladresse qu’impliquent les manques d’expérience et de vocabulaire, qui font de la simple explication des règles d’un jeu une source de gesticulation embarrassée. Lehmann restitue l’innocence avec justesse, s’appuyant sur les déformations d’un dessin à vocation humoristique et sur des codes graphiques exprimant la difficulté d’un gamin à se faire entendre et comprendre, y compris par ses congénères, et le sentiment d’infériorité qu’il peut ressentir face à la taille, la prestance et l’esprit d’à-propos d’un adulte. Parfois, le récit implose et s’égare dans la restriction d’une scène de cruauté ordinaire entre des gosses que la tension de l’instant peut amener à cracher sur n’importe quoi, même l’objet d’un désir incontrôlé. Reste la solitude pesante, l’ennui, les petits complots fomentés dans une obscurité où la principale source de rêverie se dessine dans des jeux de lumière créés par le faisceau d’une lampe de poche.

Dans La Favorite, l’expression graphique se met au service de la dimension ironique d’un sujet paradoxalement effrayant. Le fait que Constance soit narratrice et conte l’histoire avec une clairvoyance mature instille un premier décalage. Ensuite Lehmann s’amuse de la monstruosité qui peu à peu s’insinue dans les interstices d’un récit auquel il offre des atours humoristiques et des séquences montées comme des saynètes allant du strip à la nouvelle, en passant par la planche gag. La maîtrise de cette ambivalence, ajoutée à une jubilation évidente et contagieuse d’écriture, font de ce livre un de mes favoris de l’année.

 

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