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Christian Lax n’est pas auteur à se reposer sur des acquis dont d’aucuns s’enorgueilliraient. Une longue expérience de professorat à l’école ÉmileCohl de Lyon et surtout une carrière de plus de trente ans dans la bande dessinée inciteraient le plus humble à se sentir baron. Lax, lui, ne reste jamais en place. Il cherche toujours de nouveaux champs à explorer, à défricher, et à tenter de s’approprier.

Ayant fait ses classes chez Glénat dans des registres différents comme le polar, l’humour, la BD historique, il a toujours surpris en remettant régulièrement en question son savoir-faire et en évoluant au gré de projets élaborés seul ou avec la complicité d’un scénariste. Le changement le plus significatif s’est opéré en fin de siècle, lorsqu’à l’occasion du diptyque Azrayen il a refondu son style graphique, abandonnant l’académisme et la rondeur de son dessin pour épouser un trait incisif, anguleux, d’un dynamisme sauvage, devenu depuis une signature. Quelques années après, pour L’Aigle sans orteils, il a repensé l’approche de la couleur en mettant au point un système original d’utilisation des fonds de papiers colorés destinés à la photocopie. Avec Le Choucas, c’est la façon d’entrevoir scénario et dialogues qui a fait les frais du chantier : le ton qui découle de cette réflexion colle au mieux à l’idée d’une série policière imaginée pour rendre hommage aux romans de la Série noire. Derrière le personnage du Choucas se cache un détective atypique, confronté à des enquêtes qui ne sont que prétextes à une déambulation drolatique, et une liberté de langage qui doit au sens de la formule de l’auteur.

Un certain Cervantès rappelle cette verve magnifique du Choucas. Lax campe de nouveau un personnage hors du commun vivant à contre-courant de la marche du temps, dans un registre à la fois dénonciateur et décalé. L’histoire de Mike Cervantès, citoyen états-unien, le verra tour à tour cow-boy pour touristes, militaire, otage des talibans en Afghanistan, repris de justice, avant qu’il prenne goût à la littérature et se sente des affinités avec son presque homonyme écrivain espagnol, lui aussi vétéran des croisades, et surtout avec son personnage fameux de Don Quichotte de la Manche. Pourfendeur des meuniers de moulins à vent modernes tels que ceux qui appliquent à la lettre la censure dans les bibliothèques, la société autofliquée des réseaux sociaux, ou bien les profiteurs de la crise des subprimes, le Cervantès américain voit souvent rouge et traîne derrière lui des boulets que le FBI aimerait bien lui attacher aux chevilles.

Cette fois, le renouvellement artistique s’est traduit par un format devenu classique chez son éditeur, mais inédit pour Lax, et par un traitement des contrastes élaboré en niveaux de gris, incluant des touches bleutées et dorées dans les plans des grands espaces. Pour le second point, il va sans dire que tout est fait à la main, si l’on considère les envolées lyriques du héros contre tout ce qui touche de près ou de loin à un ordinateur comme étant soufflées par le maître lui-même. Et « roman graphique », donc, si tant est que la dénomination ait encore une signification ; un marathon de deux cents pages qui constitue une première pour un Lax qui s’empare de la distance avec autorité et une parfaite maîtrise des ellipses, faisant alterner la fureur et les scènes de contemplation mélancolique avec un sens aigu du rythme et des enjeux narratifs propres à une tragicomédie d’incarnation fortuite devenue habitée au cours d’un procédé habile de mise en abyme.

L’habillage lorgne évidemment les westerns de l’âge d’or hollywoodien, celui des grands espaces filmés par Ford ou Hathaway, et, connaissant un peu Christian, je suis certain qu’il a pris grand plaisir à effectuer de vrais repérages – vous aviez compris que Google n’était pas son ami – du côté du Grand Canyon ou de Monument Valley.

Sous le couvert de l’excentricité d’un personnage qui occupe tout le champ et retranché derrière la virtuosité des dialogues et de la mise en scène, Lax met l’air de rien le doigt sur les dérives d’une société occidentale recroquevillée sur des certitudes minuscules qu’elle tente d’imposer au monde et, grâce à son personnage déglingué (ou ressuscité), il se moque avec délectation des gardiens blafards de la suffisance.

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