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Alain Kokor possède cette qualité de savoir inventer un univers qui répond à des règles à la fois précises et bancales. S’il fallait rapprocher ses créations de celles d’un autre artiste, je serais tenté de citer Fellini, celui de Huit et demi ; comme lui, Kokor parvient dans ses livres à structurer un récit d’apparence instable, onirique ou fantastique, et à établir une cohérence à partir de ce qui peut ressembler à un château de cartes. Ce n’est pas toujours réussi (cf. Supplément d’âme), mais accordons-lui le mérite de l’opiniâtreté, de la persévérance.

Au-delà des mers se présente avant tout comme un hommage de l’auteur à sa ville du Havre (Fellini l’avait réalisé pour Rome) qui n’est autre que le personnage central du livre. Dans ce décor aux multiples facettes et à la grisaille sépia qui rappelle les plans évanescents de Quai des brumes (Kokor n’oubliera pas d’opposer ce choix à celui des impressionnistes qui, en leur temps, avaient fait du port un havre à la « lumière parfaite »), une chorégraphie urbaine est mise en scène et, comme dans les films de Jacques Demy, c’est toute une ville qui danse et se meut dans un même élan, celui de la célébration en guise de communion. Kokor est un humaniste. La tendresse qu’il éprouve pour ses personnages, qu’ils soient veules ou magnanimes, s’exprime à travers la gouaille, la verve verte, la commedia dell’arte qui, dans son expression, le rapproche du réalisme de Rabaté.

Outre la ville, le thème central d’Au-delà des mers s’articule autour d’une rêverie qui concerne les origines et qu’incarne une forme de chaînon intermédiaire, un personnage millénaire rescapé de l’évolution. Un dieu allégorique. Un révélateur. La vision d’une adolescente. Le livre semble être un prétexte pour introduire la scène centrale où Sonia (l’ado) et Matelot (le poisson à peine sorti de l’eau) font connaissance depuis l’étage de l’immeuble en forme de tour de contrôle. On pense bien sûr au film de Scola Une journée particulière et à la rencontre entre Loren et Mastroianni. Si la dimension politique échappe complètement à l’instant, la sensibilité, la retenue, la poésie accompagnent cette séquence qui restera sans doute pour moi un grand moment de bravoure.

Qu’est-ce que la poésie ? Un langage ou un aboutissement ? Difficile de s’entendre à ce sujet, et la poésie des uns reste la vulgarité des autres. Pourtant, chez Kokor, tout semble tendre vers l’expression poétique : l’élégance du trait, la légèreté des déplacements (pages 89, 107), une mise en page qui joue avec l’énonciation et les symboles (pages 29, 38), la parodie de l’outrance médiatique qui transforme une banalité en événement sans précédent, et, plus que toute autre chose, un regard attentif porté sur les détails qui font de l’homme un être social, en apparence évolué.

De livre en livre, Alain Kokor construit une œuvre de bande dessinée saisissante, qui se joue de la logique comme de l’absurde. Cette particularité à nulle autre pareille lui vaut une place à part qui, je l’espère, obtiendra une reconnaissance un jour ou l’autre. Au-delà des mers est un livre difficile à appréhender, difficile à conseiller. Il faut lâcher le frein et se plonger sans arrière-pensée au-delà du réel, avoir confiance en l’artiste et se laisser guider, depuis la banquette arrière.

 

 

 

 

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