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Non, Le Piano oriental n’est pas le dernier livre de Marjane Satrapi. Cette confusion si souvent entendue par le libraire dans l’exercice du conseil à la clientèle est révélatrice de la traduction en bande dessinée d’un genre de représentation graphique qui doit à la fois à l’héritage persan et à une tradition occidentale de l’art séquentiel habillé de noir et de blanc – puisque popularisé dans la presse quotidienne – dont la Franco-Iranienne Satrapi et la FrancoLibanaise Abirached sont les héritières, et qui se traduit par l’accumulation de plans figés et sans perspective, mettant en scène des personnages dans une attitude théâtrale, et l’usage d’à-plats noirs saisissants qu’un David B. a su remettre au goût du jour.

Ne le nions pas, il y a une réelle passerelle entre le travail des deux femmes, tourné vers l’autobiographie et racontant l’exil d’un pays en proie aux affrontements armés, l’Iran de la révolution islamique de 1979, et le Liban de 2006, confronté une nouvelle fois à un conflit avec Israël. Mais c’est dans l’approche de la mise en page que Zeina Abirached se démarque de son aînée. Le Piano oriental joue aussi bien avec la description particulière qu’avec la vision d’ensemble. Chaque page ou double page propose un champ graphique cohérent, souvent thématique, répondant à une souci de lecture globale et symbolique du sujet développé : un cadre construit de chaussures qui grincent pour illustrer le port d’une paire neuve et la joie qui l’accompagne ; un schéma d’enlacement de rues confronté à des portées musicales pour exprimer le cheminement mental de la recherche mélodique ; des lettres des alphabets arabe et latin qui se mêlent aux mailles d’un tricot au rythme des cliquetis d’aiguilles qui le fabriquent afin de mettre en image les connexions inextricables que les langues arabe et française produisent dans le cerveau de Zeina ; enfin, la quadruple page braquée sur le piano éponyme dont le clavier ondule sous l’effet des modulations auxquelles il est soumis. Voici un livre anti-tablette, anti-liseuse, sur les pages duquel on ne zoome pas grâce à une action combinée du pouce et de l’index ! C’est l’œil qui va en premier lieu appréhender le tableau que figure l’« entité planche » avant de s’intéresser aux détails contenus dans les cases ou les séquences, un peu comme en visite au musée, le regard qui balaie l’ensemble de l’exposition et l’appréhende se focalise ensuite ensuite sur chacune des pièces et enfin sur les différents éléments dont elles sont constituées.

Le Piano oriental raconte deux histoires qui s’imbriquent intimement et naturellement, deux destins d’une même famille liés par le voyage, le langage, et l’art. Zeina s’amuse à comparer son itinéraire à celui de son grand-père, mélomane et inventeur, qui mit au point dans les années cinquante à Beyrouth un piano capable de jouer les quarts de ton (intervalles spécifiques de la musique arabe), trait d’union entre les mondes oriental et occidental et symbole du tiraillement que vit Zeina. L’éventuelle commercialisation de l’instrument impliqua un voyage en Autriche avec son ami de toujours, voyage que l’auteur ne manque pas de comparer à celui de son exil personnel à destination de la France, pays où désormais elle séjourne.

Le destin que connaîtra le piano n’est pas très important comparé à l’aspect humain du livre. Zeina aime à l’évidence ses personnages et se révèle à travers eux, leurs questions, leurs joies et leurs souffrances. Derrière la grande sensibilité des portraits qu’elle fait de tous ces gens d’une grande richesse (et pour certains sagesse), on trouve un positivisme que rien n’ébranle, une foi peu commune en son prochain et un humour délicat. Serait-ce l’apanage de ceux qui ont connu des atrocités ? Je ne sais pas, en tout cas voilà un bien beau livre.

 

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